samedi 17 novembre 2007

Le foot des va-nu-pieds



Vous avez dejà joué au foot sans chaussures ?

2 novembre





Aujourd’hui, après le cours, il y a foot, occupation favorite des Congolais. Le score a été de zéro à zéro. Auparavant, nous avons essuyé un bel orage : des seaux d’eau pendant une bonne heure, une petite pluie le reste de la matinée. Enfin, Jean-Claude et Julien sont venus me chercher pour faire une balade jusqu'à un village distant de deux ou trois km. Vu la tête des gens (surtout des enfants), ils n’ont pas souvent l’occasion de voir des européens.

La nuit est tombée. C’est magique, la nuit africaine : un ciel tout noir et plein d’étoiles, les insectes qui se déchaînent, les crapauds qui chantent, des bestioles qui passent en vrombissant au-dessus de vos têtes, et de temps en temps un cri absolument impossible à identifier. Et en plus, il fait frais (22° au thermomètre de ma chambre, un peu moins dehors). Les séminaristes ont tous sortis leurs pulls, certains même de grosses doudounes.

Ça y est, il est 22H30, l’électricité est coupée.

1° novembre




Ce soir est un soir ordinaire (la Toussaint ne se fête que dimanche). Messe en Kikongo, langue locale… Rien d’autre à faire que de se laisser porter par la puissance des chants, des rythmes, par la foi qui se fait ici palpable.

Ma première messe au séminaire, il y a quatre ans, avait été un vrai choc : du recueillement de la sacristie, juste troublé par le bruit de la sonnette annonçant le début de la célébration, nous étions passés d'un seul coup à la ferveur de l'église portée par le son du tam-tam et des percussions. La messe, ici, ça vous prend "là" (quelque part au niveau du plexus solaire) et ça ne vous lâche pas pendant une heure, deux heures, quatre heures...

C’était également mes cinq premières heures de cours : Alexandre, directeur des études, ne m’a fait grâce de rien. Et, comme d'habitude, je suis enrhumé. J’ai 27 étudiants, grosse année, la majorité est originaire du diocèse de Kisantu et a déjà trois ans de philo à Mayidi derière elle. Nous sommes dans un petit amphi qui porte le nom de « salle de sciences » en raison de la présence d’un squelette et de bocaux contenant d’immondes choses conservées dans du formol. Comme les années précédentes, les étudiants sont déconcertés par le fait qu’ils doivent prendre des notes : ils attribuent cela à la méthode française, les Belges étant réputés plus scolaires dans leur pédagogie.

Thème du cours : la modernité transforme profondément les manières de croire. Je ne sais plus pourquoi, mais on en est venu à parler d’un prêtre du coin qui interdit aux filles de venir en pantalon à la messe ; du coup, elles ne viennent plus du tout (il y a dix ans, elles se seraient changées). Sans doute les garçons ne vont pas tarder à en faire autant, à moins qu’un compromis ne soit trouvé ? Illustration parfaite de mon propos : il est aujourd’hui inconcevable de prétendre régenter de cette manière la vie des gens.

Cela me rappelle cette conversation, la veille de mon départ, avec un Dijonnais exilé à Paris. "Pourquoi vas-tu parler de la modernité au Congo ?" Comprenez : les pauvres, ça ne les concerne pas... Eh bien c'est ça, la modernité : le monde entier, toutes les générations, sont concernés par une manière de vivre et de penser que nous, Européens, avons inventée, pour le meilleur et pour le pire. La différence entre eux et nous, c'est qu'ils n'en ont que la face la plus sombre, les guerres, la pollution, la mise à l'épreuve du lien social. Mais cela ne les empêche pas de rêver d'y avoir part un jour : telle est l'irrésistible puissance du courant qui nous emporte.

vendredi 16 novembre 2007

31 octobre



Chacun de mes départs de Kinshasa me fait le même effet : un immense exode, qui aurait jeté sur les routes les survivants d’une catastrophe nucléaire. Kinshasa la belle n’est plus que l’ombre d’elle-même : fantôme de capitale, il lui reste la gouaille de ses habitants, le prestige de ses universités, l’animation grouillante propre aux mégapoles corrompues des terrains de chasse de l’Occident. Combien y sont-ils à vivre dans la rue ? cent mille ? deux cent ? un million ? combien, parmi eux, d’enfants sans famille, vivant de violence et de rapines ?

Notre taxi a fini par démarrer. La route qui relie Kin à Kisantu est goudronnée ; elle se déroule dans un paysage vallonné, sillonne entre les plantations. Nous y croisons d’improbables camions bâchés, des véhicules brinquebalants et bondés, des hommes et des femmes chargés comme des baudets de fardeaux impossibles.

A partir de Kisantu, nous retrouvons la route de terre rouge qui mène au séminaire. A chaque fois, c’est pareil : j’oublie à quel point on est secoué sur ces sentiers barrés d’énormes crevasses, qu’il faut précautionneusement contourner pour éviter l’accident. Au bout du chemin, le château rouge est là : il dresse sa tour unique au cœur de la forêt, vision étrange d’un beffroi belge planté à deux pas de l’équateur.

Nous sommes à Maydi, le plus ancien des séminaires d’Afrique, construit en 1932 par le Baron Carton de Wiart pour y accueillir le futur clergé indigène.

mercredi 14 novembre 2007

30 octobre - Première journée congolaise



Adieu, monde enchanté des stewards et des hôtesses… Après Roissy livré à l’anarchie des lendemains de grève, voici l’aéroport de Kinshasa : bâtiments à l'allure tintinesque, petit vent frais sur le tarmac, moiteur semi-équatoriale. Le militaire envoyé à ma rencontre par l’abbé Jules me fait obligeamment prendre la file d’attente des diplomates et VIP, ce qui me donne de l'importance mais n'accélère en rien mon passage à la douane : il y a autant de monde qu’à celle des simples touristes.

L’aéroport de Kin n’est plus ce qu’il était : l’indescriptible cohue de mon premier séjour là-bas a fait place à un accueil courtois et organisé. Il fallait la voir pour y croire, cette foule brûlante de jeunes gens qui prétendaient tous vous faire passer plus vite, qui en voulaient à votre bagage, vous aidaient à trouver un taxi, et bien sûr vous délestaient de quelques dollars. Seuls subsistent de cette période les inévitables enfants qui quémandent des sous sur le parking.

La jeep conduite par Jules s’enfonce dans la nuit kinoise. Elle file sur de larges artères que l’on devine gagnées par la végétation. Sur les trottoirs, la foule africaine s’active dans la pénombre : feux de pétroles allumés, musique à tue-tête, petits attroupements devant des magasins aux enseignes énigmatiques. De grands diables dégingandés, des femmes portant sur la tête la traditionnelle bassine débordante de feuilles de manioc, des tireurs de brouettes chargées d'invraisemblables fardeaux traversent nonchalamment les boulevards. Et puis, petit à petit, les rues se font étroites, la chaussée se dégrade (le mot est faible : quand elle n’est pas recouverte d’immondices, ce sont d’énormes nids-de-poules qu’il faut éviter sous peine de se retrouver les quatre roues en l’air). Nous arrivons à la paroisse de la Sainte-Trinité, où nous sommes attendus pour la nuit.