L'initiative présidentielle sur la "laïcité" a le mérite de faire sortir les loups du bois. Les réactions ne sont peut-être pas dépourvues d'arrière-pensées politiques - ainsi
celle du président sortant du conseil général, qui sait que sa majorité ne tient qu'à une voix et n'existera sans doute plus demain, ce qui l'oblige à prendre ses distances avec la politique présidentielle, mais dont la réaction reflète évidemment les interrogations de sa sensibilité politique démocrate-chrétienne.
D'autres prises de position sont plus argumentées : ainsi celle, hier dans
Le Monde (accessible aux seuls abonnés), de
Yazid Sabegh, commissaire à la diversité et à l'égalité des chances, qui mérite d'être cité longuement :
"Le communautarisme ? Quelle hypocrisie ! C'est une adultération (sic) des réalités et un dénigrement à l'égard des populations concernées. Quelles et où sont donc dans notre pays les communautés qui se sont organisées pour revendiquer des droits spécifiques et les ont obtenues ? On dit des migrants qu'ils restent entre eux, qu'ils ghettoïsent la France, qu'ils émiettent la république. Seraient-ils donc responsables de la ségrégation qu'ils subissent ? On peut désespérer les Français, les angoisser, invoquer la laïcité à tout va, tant qu'on ne s'attaquera pas aux ségrégations, on continuera à constater notre impuissance."
La laïcité, donc, invoquée pour masquer le vide de notre réflexion et l'injustice de notre société. Mais c'est le petit essai d'
Hélé Béji,
Islam Pride, qui dit sans doute les choses de la manière la plus pertinente et la plus stimulante : cette intellectuelle tunisienne y analyse le port du voile non pas comme un retour en arrière, mais comme "une dissidence au sein du féminisme". Peu suspecte de complaisance vis-à-vis des fondamentalismes religieux, Hélé Béji avoue dans son ouvrage avoir fait un retour sur elle-même et sur ses certitudes premières en matière religieuse : "Au lieu d'imposer ma liberté comme la forme universelle de la liberté, je dois faire le pari que l'autre, celle qui se voile, exerce aussi son libre arbitre." On ne peut dire à quelqu'un qui exerce sa liberté en se voilant qu'au fond d'elle-même, elle n'est pas libre : une telle attitude rend le dialogue absolument impossible.
Il y a une dizaine d'années, une paroisse de Dijon - et en particulier les religieuses qui y résidaient - avaient soutenu à bout de bras une famille musulmane du quartier, victime de la violence d'un père abusif. Les sœurs avaient accueilli l'une des deux filles, l'avaient aidé dans ses études, et lui ont permis de devenir la jeune femme parfaitement libérée et brillante qu'elle est aujourd'hui. Mais elle porte le voile, qu'elle n'avait jamais porté auparavant, et retourne à la mosquée avec son père. Cette histoire illustre mieux que tout les incompréhensions dont nous sommes victimes : porter le voile, et d'une manière plus générale revenir à l'islam, est, pour cette jeune femme comme pour beaucoup d'autres, une affirmation de liberté, de féminité et de dignité.