samedi 3 septembre 2011

Ce que nous sommes et ce que l'on fait de nous.

Je ne sais pas comment c’est chez vous, mais à Dijon il y a tout un tas d’articles dans le journal local sur la théorie du genre et son enseignement dans les manuels scolaires. Il est vrai que deux députés côte-d’oriens ont protesté contre la manière dont se fera cet enseignement à la rentrée scolaire.

Pas facile de se répérer dans ce débat. D’autant plus qu’on y mélange à plaisir des choses qui n’ont pas de rapport entre elles : les rôles sociaux, l’identité sexuelle, l’orientation sexuelle.

La place que nous tenons dans la vie sociale est étroitement liée au sexe auquel nous appartenons. Il y a des métiers d’hommes et des métiers de femmes, des idées d’hommes et des idées de femme, des manières d’être masculine ou féminine. Il y a l’injustice dont sont victimes les femmes, sous-représentées dans les instances de décision, toujours moins bien payées que les hommes et finalement socialement moins bien considérées. Il faut prendre conscience de ces déterminations pour mieux les critiquer. L’Eglise doit s’y mettre aussi : plutôt que de s’interroger de manière frontale, par exemple, sur l’accession au sacerdoce des femmes, on ferait mieux de se demander s’il est normal qu’il y ait dans notre Eglise des tâches aussi massivement féminines (au hasard, faire le catéchisme) et dont les hommes se désintéressent. Lorsque je demande à certains enfants de chœur pourquoi ils ne veulent pas venir quand il y a des filles, ils me répondent que les activités des filles ne sont pas intéressantes… Le travail critique commence là. Quant à l'infériorité de la femme par rapport à l'homme, voire les souffrances de l’enfantement dont parle le livre de la Genèse, sont des résultats du péché de l’humanité : en tant que tels, ils doivent être combattus.

La théorie du genre se situe sur un autre terrain. Elle propose de distinguer de manière radicale le sexe (biologique) et le genre, c’est-à-dire le sentiment que l'on a d'être un homme ou une femme ; elle présente le fait d'être homme ou femme comme le résultat d'un choix individuel et d'une construction sociale. Elle pose donc une question fondamentale sur notre identité : tout, dans ce que nous sommes, est-il objet de choix, ou bien l’existence comporte-t-elle un donné irréductible ? La théorie du genre est une théorie : elle n'a donc pas, à mon sens, vocation à être enseignée dans des manuels scolaires. Si on commence à agir ainsi, on finira par enseigner le créationnisme comme une théorie aussi valable que celle de l'évolution. En outre, on peut s’interroger sur la pertinence d’un tel enseignement, à un âge où les questions d’identité (pas seulement sexuelle !) se posent avec force : ce n’est pas aider un jeune à construire son identité que de lui apprendre qu’elle est objet d’un choix aussi radical. Personnellement, je pense que les députés qui ont protesté contre cet enseignement ont vu juste, et qu’ils auraient été sans doute plus nombreux s’ils n’avaient pas eu peur de s’aliéner une partie de leurs électeurs.

L’orientation sexuelle, c’est encore autre chose. Pour autant qu’on puisse tenir sur ce sujet un discours d'un portée générale (ce qui est discutable, car il y a finalement différentes manières de vivre l’homosexualité), être homosexuel signifie être attiré par une personne du même sexe. Il n’y a donc pas de négation ou de remise en cause de l’identité sexuée, bien au contraire. Une telle orientation n’est pas objet de choix, elle est là, un point c’est tout. Bien plus qu’à la simple tolérance, cela appelle au respect de personnes qui doivent assumer une condition qu’elles n’ont pas choisie et qui reste douloureusement vécue et socialement pénalisante. Mais je ne vois vraiment pas en quoi elle pourrait devenir objet d’un enseignement au titre des sciences de la vie : éduquer au respect d’autrui ne relève pas d’un enseignement scientifique. C’est plutôt d’éthique qu’il faut parler ici. L’autre question soulevée par le débat actuel est donc celle d’un enseignement de l’éthique dans le cadre scolaire. Mais le lièvre que l’on soulève alors est bien plus gros que le premier.

11 commentaires:

amblonyx24 a dit…

Poooom

merci beaucoup mon Père pour ce commentaire simple et efficace.
Merci pour ces mots bien choisit qui vont de manière incisive jusqu'au problème de fond.
Merci pour cette uppercut bien placé au cœur de toute nos idées reçu et notre bienpensance.

Merci

Anonyme a dit…

Je vous cite :
"de personnes qui doivent assumer une condition qu’elles n’ont pas choisie et qui reste douloureusement vécue..."

Combien de décennies faudra-t-il pour que l'Eglise admette que non, l'homosexualité n'est pas douloureusement vécue???

Ce qui est douloureusement vécu, c'est le regard des autres, de la société, les discriminations... Si elle était socialement banalisée comme un élément de l'intimité de la vie sexuelle et affective, au même titre que bien d'autres, elle ne poserait pas tant de difficultés.

Et c'est bien l'objet des gender studies, malgré leurs aspects par ailleurs très discutables et que vous discutez très justement, et dont la place n'est certes pas dans un manuel de SVT, que d'amener la société à faire cesser cette "socialisation" et cette "différentiation" de l'intimité.

Anonyme a dit…

Bonjour, juste une remarque : vous écrivez que "La théorie du genre est une théorie : elle n'a donc pas, à mon sens, vocation à être enseignée dans des manuels scolaires".

A ce compte là, l'attraction universelle, la relativité, et bien d'autres théories ne devraient pas non plus être enseignées ; cela serait dommage...

dominique de terminale a dit…

Le première exigence à poser à soi-même quand on enseigne est:

"premièrement, ne pas nuire..."

deuxièmement :

apprendre aux élèves à penser, en toute autonomie

... et là...


Dans le lycée où j'enseigne, sur cette question délicate, les profs de SVT (=anciennement Sciences Naturelles), ont, dans le cadre des enseignements d'exploration, prévu de demander aux profs de philosophie d'apporter aux élèves l'éclairage nécessaire dans la perspective "d'éduquer au respect d'autrui", selon la formulation d'Emmanuel.


Enfin, il me semble bien, que le ministre de l'Education nationale n'a pas moyen de faire interdire tel ou tel livre à la publication; cette "question" périphérique aux programmes relevant du choix de certains éditeurs...

Emmanuel Pic a dit…

@ Anonyme n° 1 : ce n'est pas l’Église qui dit ça, c'est moi... Et je suis en partie d'accord avec vous : le regard des autres et les discriminations sont douloureusement vécues. Faut-il pour autant banaliser la condition homosexuelle ? Je n'en suis pas si sûr, car cela pose une question sur l'éducation des plus jeunes : on ne peut présenter toutes les formes de sexualité comme équivalentes à des personnes dont l'identité sexuelle est en train de se constituer.
Par contre, je trouve intéressante votre idée de renvoyer l'homosexualité, comme toute la sexualité sans doute, à l'intime. Après tout, cela ne regarde personne. Mais la tendance est plutôt à l'inverse.

@ Anonyme n° 2 : je ne pense pas que la théorie du genre soit "une" théorie au même titre que celle de l'attraction universelle, qui à ma connaissance est une loi de la physique qui bénéficie d'une validation expérimentale autrement solide. Ou alors, comme je le dis dans mon billet, il faut aussi enseigner à l'école le créationnisme contre le darwinisme !

@ tous :

1) Un ami chasseur me signale qu'on ne SOULEVE pas un lièvre, sauf pour le peser, mais qu'on le LEVE. Dont acte.

2) Excellent article de mon presque homonyme Pascal Picq dans "Le Monde" de samedi : http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2011/09/03/le-sexe-n-est-pas-que-construction_1567378_3232.html (Désolé pour l'interminable référence...)

Anonyme a dit…

Il y a moins d'un siècle tous les enfants jusqu'à environ 5,6 ans étaient habillés et coiffés en fille .La théorie du genre ne sévissait pas .Une autre théorie était à la mode celle de la Dégénérescence . Mado

the masked one a dit…

Post très intéressant à une nuance près. La théorie du genre insiste sur le fait que la différence homme/femme repose surtout sur de l'acquis plus que sur de l'inné biologique. Mais à aucun moment il n'est pas question de choix.
Ensuite la position des députés est un peu opportuniste et surfe sur une partie de l'opinion publique. C'est un joli coup médiatique mais ça n'est pas réfléchi. L'argument qui veut que la théorie du genre soit une "théorie sociologique mais pas scientifique" (sic de mémoire) sousentendant que la sociologie n'est pas une science, montre bien que le discours n'est pas réellement réfléchi.

Enfin je souhaiterais réagir sur votre commentaire "je trouve intéressante votre idée de renvoyer l'homosexualité, comme toute la sexualité sans doute, à l'intime." Je ne comprends pas pourquoi quand on parle d'homosexualité on doive le réduire à la copulation, qui elle relève de l'intime. La sexualité humaine déborde aussi sur les sentiments, sur le couple entant que représentation sociale du couple, etc. Est-ce que les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics ou bien les "monsieur et madame" sur les boîtes aux lettres sont des surexpositions d'intimité ?

Anonyme a dit…

A voir une vidéo sur le site tsr.ch Emission "specimen" titre <> diffusée le 11 mai 2011 . MADO

Anonyme a dit…

Il y a des métiers d'hommes et des métiers de femme.... Je rigole. A part curé, pouvez vous me donner un exemple de métier d'homme ou de métier de femme? Il y a des métiers majoritairement pratiqués par des hommes ou des femmes, parfois pour des questions de force physique (de moins en moins), et de conditionnement social (de plus en plus).

Delphine

Anonyme a dit…

... Mais à part ça, merci pour votre article qui est équilibré et remet les choses à leur place.
Et pour votre regard critique sur la manière dont les choses se passent dans l'Eglise.
Du reste les débats entre les divers "adeptes" de la théorie du genre sont au moins aussi virulents que ceux qui agitent l'Eglise et cette polémique a donné aux supporteurs de cette théorie une unité qu'ils sont loin d'avoir de fait.

Delphine (la même)
Delphine

penthesilee a dit…

Plusieurs choses:

-- Il y a des métiers d’hommes et des métiers de femmes --
Très rares, cela concerne légitimement les métiers artistiques où l'incarnation d'un personnage d'un sexe particulier est nécessaire à la cohérence, les métiers liés au port de vêtement, le cas des nourrices humides, en dehors de ça, il y en a très peu pour lesquels ce ne soit une conception arbitraire et ne reposant sur aucun fondement.

-- L’Eglise doit s’y mettre aussi : plutôt que de s’interroger de manière frontale, par exemple, sur l’accession au sacerdoce des femmes, on ferait mieux de se demander s’il est normal qu’il y ait dans notre Eglise des tâches aussi massivement féminines --
Cela va même bien plus loin:
La considération misogyne des femmes par l'église.

-- Elle pose donc une question fondamentale sur notre identité : tout, dans ce que nous sommes, est-il objet de choix, ou bien l’existence comporte-t-elle un donné irréductible ? --
Elle remet surtout en question l'essentialisme ambiant et les affectations arbitraires et infondées données à chaque sexe.

-- La théorie du genre est une théorie : elle n'a donc pas, à mon sens, vocation à être enseignée dans des manuels scolaires. --
Pas plsu que la théorie newtonienne, la théorie de la relativité, la théorie des cordes, les théories programmatiques, etc...
Bref, sommes nous censés revenir à l'obscurantisme le plus profond?

-- Si on commence à agir ainsi, on finira par enseigner le créationnisme comme une théorie aussi valable que celle de l'évolution. --
Merci de reconnaitre l'absurdité de cette théorie.

-- une condition qu’elles n’ont pas choisie et qui reste douloureusement vécue et socialement pénalisante --
Ce n'est pas l'homosexualité qui est mal vécue, ce sont les discriminations, humiliations, etc... que subissent les homosexuels.
Votre institution participe d'ailleurs activement au maintien de ces nuisances.