mercredi 20 juin 2012

Nouvelles familles (5)

"Je voudrais que vous priiez pour ma fille."

Qu'a-t-elle donc, cette enfant ? Elle a 18 ans, et vient de déclarer à ses parents qu'elle aime une autre fille et veut vivre avec elle.

Bon. Respect de tout le monde, d'abord. Et puis, c'est une belle preuve d'amour qu'elle vous a donnée à vous, ses parents, en vous disant son projet.

- Mais 18 ans, c'est un peu jeune, non ?

Oui, c'est jeune. Très jeune (trop ?) pour dire : voici quelle est mon orientation sexuelle. J'aime une autre fille. Donc : je suis lesbienne. Ah bon ? aurais-je eu envie de lui dire. Tu es sûre ? Sûre aussi que tu veux te laisser enfermer dans ce que tu crois aujourd'hui, avec ton cœur de dix-huit ans ? Car c'est bien ce qui se passe : tu sautes le pas. Désormais, tout le monde saura, et tu sentiras le poids du regard des autres ; non pas un regard de jugement (même si cela arrivera), mais un enfermement, aussi subtil que pesant, dans une catégorie, sociale davantage que sexuelle. Je souhaite que ta mère ne dise pas (pas trop vite en tout cas) : "Ma fille est lesbienne", mais que tu trouves chez elle suffisamment d'intelligence et d'amour pour te laisser vivre ce que tu as vraiment envie de vivre là, maintenant, sans t'empêcher de vivre autre chose plus tard.

Dans les dialogues que je peux avoir avec de jeunes (et moins jeunes) gays, ce que j'entends d'abord, et à condition d'aller vraiment au fond, c'est la recherche d'une relation forte, confiante, exclusive et peut-être excessive parfois - devrais-je dire "passionnée" pour être plus vrai ? Le sexe est toujours en retrait. Il apparaît en réalité aujourd'hui parce que les barrières qui l'empêchaient auparavant ont été retirées. Parfois, il vient tout gâcher. Souvent, il change brutalement la nature de la relation envisagée au départ. Il m'est plus d'une fois venu à l'esprit que ce changement fermait la porte à un sentiment autre, plus profond peut-être (c'est en tout cas l'opinion des penseurs d'autrefois) : l'amitié, grande absente de notre pensée sociale aujourd'hui, mais considérée en d'autres temps comme la forme la plus élevée de l'amour.

Je ne veux pas dire que l'homosexualité n'existe pas, ce serait absurde. Je pense simplement que le risque existe, quand on est jeune, de se méprendre sur ses sentiments ; voir sans autre précaution dans l'homosexualité un mode comme un autre d'exercice de la sexualité n'aide pas à s'y retrouver, quand on est jeune et en train de construire son identité. A plus forte raison, parler de "mariage" entre personnes du même sexe : puisque c'est le même mot, cela signifie que c'est la même chose. Bien sûr que ce n'est pas la même chose. Dire cela n'est irrespectueux pour personne, et permet de préserver un repère essentiel à la construction de soi. Il n'y a là rien d'homophobe, mais l'affirmation que la sexualité, comme tout ce qui concerne l'identité, se construit lentement ; que cette construction se fait avec lenteur, qu'elle comporte des hésitations, des retours en arrière, des choix que l'on est ensuite amené à regretter. Un tel travail ne peut se faire qu'avec un minimum de repères, et les décisions qui pourraient être prises sur ce sujet par la nouvelle majorité vont exactement dans le sens contraire.

11 commentaires:

coustol sébastien a dit…

Ne pas enfermer dans une image ou un stéréotype justement... Je pense qu'il faut être à l'écoute de ces jeunes qui sont en quête d'identité et de veiller à être dans le respect. Plus la société sera prête à reconnaitre l'homosexualité comme elle reconnait l'hétérosexualité, plus les jeunes vivront une sexualité épanouie et équilibrée. L'ostracisme est la pire des choses, cela génère des comportements excessifs. Des repères, oui évidement, mais je pense que la société est "hétéro-normée" depuis longtemps et que cela n'a jamais empêché, de quelques manières que ce soit, le mal-être de certains ados sur les questions de sexualité. D'ailleurs, une grosse part des jeunes gens qui souffrent de la non acceptation de leurs attirances sexuelles font au moins une tentative de suicide (20% environs selon les dernières études). Il est tellement plus facile pour un jeune de vivre comme un hétéro. Se fondre dans la masse est le choix le plus commun chez les adolescents. La légende urbaine qui consisterai à croire que l'homosexualité est à la mode masque le fait que le "coming-out" (la révélation de son homosexualité) reste une chose très difficile à dire. Remettre la sexualité à sa place comme étant l’expression d'une tendresse et de sentiments forts et non un acte anodin, d'accord. Mais respectons les sentiments de chacun, l'amour que l'on éprouve.

Manuel Atréide a dit…

Bonsoir Père Pic,

le coeur du sujet ici est - selon moi et j'assume cette subjectivité - moins la sexualité des ados et post ados que le regard des parents et de la société sur eux. Nous grandissons tous avec des "injonctions" parentales, l'une des plus fortes étant "tu seras comme moi ma fille ou mon fils". Dès lors, effectivement, une jeune adulte (18 ans, droit de vote, permis, tout ça) qui annonce à sa mère son homosexualité vient heurter profondément ce désir qui veut qu'on se projette dans ses enfants, désir d'immortalité par descendance interposée.

Est-ce bien ou est-ce mal ? Je ne sais pas répondre à cette question, je constate un état de fait qui - toujours selon moi - ne mérite pas qu'on jette une pierre quelconque.

Cependant, nous pourrions avoir un regard et une attitude différents. Apprendre aux parents à faire progressivement le deuil de ce désir. Apprendre à tout le monde à respecter ces jeunes qui continuent à se former (arrête-t-on un jour ?) et surtout garder l'esprit, les bras et le coeur ouvert.

Pour le reste, votre propos sur l'absence de toute référence à l'amitié est passionnant et sans doute dans certains cas, fort pertinent. Cependant, quand cette amitié s'accompagne d'un désir physique, d'un élan du coeur qu'on reconnait comme l'amour, c'est de l'amour. Vous le savez bien, on n'enseigne jamais à personne à être amoureux. On sait simplement quand on l'est. L'amour ne s'apprend pas, il vient. Ce qui, quand on ausculte cela avec des yeux de chrétien, doit faire chaud au coeur et à l'âme.

En revanche, votre prise de distance sur l'acceptation sociale de l'homosexualité - que je comprends fort bien, vu votre position et vos engagements - m'amène à vous soumettre une réflexion qui pourrait vous dérouter : si l'affirmation que la sexualité se construit lentement, avec lenteur, des hésitations et des retours en arrière est valable pour les jeunes LGBT (comme ça j'inclus tout le monde), ne l'est-elle pas tout autant pour les jeunes hétérosexuels ? Eux aussi ont le droit à la lenteur, aux hésitations, aux retours en arrière ! Pourquoi alors accepter de leur coller tranquillement l'étiquette "hétérosexualité" sur le dos ? Ils pourraient tout autant faire des choix qu'ils pourraient ensuite regretter ...

Car, j'en reviens à mon idée du début, les jeunes générations ne sont pas nous. Ils ont leur vie à eux, leur pensée propre, le regard sur le monde bien spécifique. Nous pouvons les conseiller. Mais nous devons les laisser tracer leur chemin. Et leur donner les moyens de le faire. Y compris légaux. Qu'ils soient hétéros, homos, bi ou tout simplement ce qu'ils veulent. Non ?

Cordialement, Manuel

Bashô a dit…

Votre remarque sur l'amitié est pertinente, même si je pourrais souligner que "la recherche d'une relation forte, confiante, exclusive et peut-être excessive parfois - devrais-je dire "passionnée" pour être plus vrai ? Le sexe est toujours en retrait." s'applique également aux couples hétérosexuels.

Cela dit, votre billet soulève en creux le risque d'un dialogue de sourds. Les homos réclament des droits et la lutte contre les discriminations ( logement, accès aux métiers etc); revendications contre lesquelles l'Eglise s'est toujours opposé (le Pacs en France, le don't ask, don't tell aux USA). Fort récemment, des évêques africains (par exemple en Ouganda et au Burundi) ont appuyé des projets de loi pénalisant (ou durcissant l'arsenal pénal déjà présent) les relations sexuelles homosexuelles.

On peut donc se demander quel serait le "minimum de repère" ? Un retour à la pénalisation des actes homosexuels qui aurait le mérite de poser des lignes claires, avec bien sûr des peines raisonnables pour satisfaire à la doctrine catholique ?

Emmanuel Pic a dit…

Difficile de réagir à des commentaires aussi "sentis" !

Quelques notes en vrac :

- @ Sébastien : personnellement, que la société soit "hétéronormée" ne me gêne pas. Je pense qu'il est bon qu'il y ait une norme, car norme signifie repère, et sans repère, encore une fois, on ne peut pas se construire, dans le domaine de la sexualité comme dans les autres. La sexualité n'est pas le pur domaine de l'intime, même si elle relève évidemment davantage de l'intimité que, par exemple, le choix d'un métier... Ce qui me pose problème est plutôt le fait que notre société n'accepte pas la différence, ou plutôt que nous avons tous du mal à accepter cette différence-là. Je dis bien "respecter", et non pas "tolérer", car je préfère être respecté que toléré. S'il y a tant de suicides chez les jeunes ados, c'est parce qu'on refuse d'accepter leur différence. Comme prêtre de l’Église catholique, je pense que notre Église a des choses à dire là-dessus et qu'elle ne le fait pas.

@ Manuel : oui, ce que je dis sur la construction de la sexualité, je l'applique bien sûr à tous. C'est précisément pour cela que je donnerais à la jeune fille dont il est question le conseil de ne pas se précipiter dans une affirmation de soi trop précipitée : car la pression sociale est telle qu'elle pourrait bien se retrouver enfermée dans un choix qu'elle n'a pas fait en réalité. Je ne lui dis pas "ce que tu vis est horrible, ou nul". Je lui dis : "prends ton temps, et fais la vérité sur ce que tu veux vivre".

@ tous : j'ai l'impression que beaucoup de remarques partent d'un présupposé vis-à-vis duquel je suis extrêmement critique : nous pourrions être, seuls, les artisans de notre propre vie et de notre destin. Je ne pense pas qu'on puisse construire sa vie de cette manière. Dans toute existence, il y a un donné qui nous échappe. Comme chrétien, je dis : "La vie est un don."

Anonyme a dit…

Pour moi l'important étant que l'on parle d'amour et de respect alors peu importe le sexe des amours de mes enfants.
Une maman concernée .

dominique de terminale a dit…

" La mise en place des soins palliatifs et l'exercice d'accompagnement exigent des efforts constants. Ils ont un coût élevé pour la société et demandent davantage de présence de la part des proches. Pourtant, celui qui accompagne dans ses dernières semaines une personne proche, parente ou amie, éprouve 'expérimentalement' l'imprescriptible dignité de chaque être humain. Celle-ci transcende l'état de santé du moment et la beauté du corps, la dépendance et l'absence d'espoir de guérison. Plus encore, en vertu de soins palliatifs appropriés, les derniers jours atteignent une valeur inestimable de communion humaine. Ainsi, dans la plupart des cas observés, les demandes d'euthanasie résultent de la méconnaissance par le patient en fin de vie ou par ses proches des possibilités de soulagement par les soins palliatifs, ou encore des insuffisances dans la prise en charge par l'institution médicale et par la famille. Il est remarquable que le nombre des demandes d'euthanasie diminue de facto aussitôt que les mesures d'accompagnement appropriées sont mises en œuvre."

tiré de http://www.soissons.catholique.fr/pages-de-l-eveque/autres-textes/mourir-dans-la-dignite.html

dominique de terminale a dit…

Chacun aura compris que le commentaire précédent était en rapport avec le "poste" relatif à la mort et l'euthanisie... et non celui-ci...

Veuillez excuser ma petite méprise...

penthesilee a dit…

Je reprendrai les arguments que ce discours ne serait jamais transposé au cas hétérosexuel, parce que si un jeuen hétéro de 18 ans ne fait pas de coming-out, il est quand même dans l'affirmation de son hétérosexualité

-- Il m'est plus d'une fois venu à l'esprit que ce changement fermait la porte à un sentiment autre, plus profond peut-être (...) : l'amitié--
Alors voilà, les homos devraient d'abord envisager qu'il s'agit d'amitié plutôt que d'amour.
les homos, contrairement aux hétéros ne seraient il pas capable de faire la différence entre amour et amitié?
Pathétique.

-- voir sans autre précaution dans l'homosexualité un mode comme un autre d'exercice de la sexualité n'aide pas à s'y retrouver --
L'homosexualité ne fait pas en premier lieu à la sexualité, cela fait référence à toute attirance/relation sentimentale/sensuelle/sexuelle envers une personne de même sexe, comme l'hétérosexualité vis à vis d'une personne de l'autre sexe. Quand vous parlez d'amour h-f parlez vous d'abord de sexualité ou du sentiment? Pourquoi faire cette différence?

-- Dire cela n'est irrespectueux pour personne
...
Il n'y a là rien d'homophobe
--
Pourtant si. Le reste n'est qu'hypocrisie.
Ca l'est, pour la simple raison que cela se base essentiellement de l'orientation sentimentale/amoureuse/sensuelle/sexuelle de la personne.
Comme tenir ces propos mutatis mutandis vis à vis de couples ethniquement mixtes serait clairement du racisme, il s'agit bien ici d'homophobie.

Emmanuel Pic a dit…

@ Penthesilee
Si on veut dialoguer, il faut commencer par essayer de comprendre ce que l'autre veut dire... Avant de l'écouter à partir de sa propre précompréhension de ce qu'il va dire. Je vous respecte, merci de me respecter, et de respecter aussi les catholiques en général.
D'autre part, contrairement à ce que vous dites, les personnes que je rencontre et à qui j'exprime mon désaccord avec leurs positions ne se sentent nullement rejetées.

Emmanuel Pic a dit…

A nouveau, pour certaines personnes, on ne peut pas tenir un discours différent du leur sans être homophobe. Si l'homophobie est un délit, traiter quelqu'un d'homophobe est une insulte. La prochaine fois, c'est carton rouge : les insultes n'ont pas cours sur ce blog.

Anonyme a dit…

Moije voudrais vous apportez un témoignage assez difficile, notre filleule Bianca était dans ce cas et son amour semblait sincère. Les parents n'ont pas sus ou pas pu "écouter" ainsi que tout le milieu familial très contre. Un matin elle est partie sans faire de bruit et a décider d'attenter à sa vie. Quand chez elle ils se sont aperçus de son absence c'était trop tard, elle avait tout juste 20 ans...j'ai été très traumatisée par cet évènement douloureux de notre famille, depuis j'ai changé mon point de vue. Dieu qui est Amour ne voulait sûrement pas que les choses se terminent ainsi...Je pense qu'il peut y avoir un amour très pur entre deux personnes du même sexe, pourquoi cela serait-il interdit et qui sommes nous, nous les humains pour juger ? Bianca veut dire Blanche, lumière pour moi et elle n'était pas mauvaise, elle était une jeune fille pleine de vie. Mes larmes coulent énormément en écrivant...C'est bien de pouvoir s'exprimer sur un sujet difficile...et sur cet article. Merci. Marie-Paule