mercredi 19 septembre 2012

Prêtres, paroisses, nouvelle évangélisation (2)

Les personnes qui fréquentent occasionnellement ou régulièrement l’Église ont une caractéristique : elles estiment que la foi est une démarche éminemment personnelle.

Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas seulement d'affirmer l'importance de la liberté dans l'acte de croire - il n'y aurait là rien de nouveau. La vraie nouveauté est que cette foi va s'exprimer, dans le domaine liturgique en particulier, de manière à affirmer l'originalité d'une quête de Dieu qui appartient à chacun. Il y a là une question de sincérité, de vérité : appliquer platement les rites de l’Église pour un mariage, un baptême, des funérailles, est compris comme quelque chose d'hypocrite. D'où une inflation considérable de l'importance accordée à la préparation de ces célébrations, qui a pris dans l'emploi du temps des prêtres et de leurs collaborateurs une place qu'elle n'avait pas auparavant. Il y a un demi-siècle, lorsque mes parents se sont mariés, il leur avait suffi de rencontrer l'organiste pour choisir les pièces musicales qui seraient jouées lors de la messe. Aujourd'hui, chaque célébration est le fruit d'un long marchandage entre le prêtre et les personnes concernées, au cours de laquelle les uns s'efforcent d'introduire le plus possible d'éléments personnels (musiques, interventions diverses, parfois réécriture d'une partie du rituel), tandis que l'autre rappelle que l’Église ne s'invente pas purement et simplement au gré des humeurs de chacun. Celles et ceux qui choisissent de se couler dans le rituel le font également par conviction, et non par esprit d'obéissance, ce qui montre bien que tout le monde raisonne de la même manière.

Il est aisé de comprendre les difficultés rencontrées. Les prêtres sont désorientés devant certaines demandes. Le nombre important de rencontres, l'individualisation des parcours, oblige à une attention aux personnes qui encombre les agendas et donne souvent l'impression de succomber à la réunionnite. Quant aux chrétiens, ils n'acceptent pas facilement les exigences (souvent minimales) posées par leur curé, alors perçu comme autoritaire ou clérical.

Cette évolution est liée à une vague de fond, à un désir profond que nul ne songe à remettre en cause tant il est étroitement lié à nos modes de vie et semble plein de promesses d'un avenir meilleur. La vie bonne, c'est celle que l'on construit comme on l'entend, en fonction de ce que l'on ressent au fond de soi, la seule limite admise étant la gêne que l'on impose à autrui. C'est ainsi que s'explique l'évolution de nos sociétés, soucieuses de permettre à chacun de vivre cet idéal : aucune loi ne saurait être un obstacle au bonheur compris de cette manière ; la loi n'a pour but que de favoriser cet épanouissement de soi-même. La vie de foi, la vie "spirituelle" dit-on souvent, ne fait pas exception à la règle : chacun la construit, en fonction de rencontres, de lectures, d'expériences qui lui sont propres. En matière de foi, il n'est pas de loi qui compte.

Dans un tel contexte, qu'est-ce qu'évangéliser ?

C'est d'abord prendre en compte le caractère irréversible, au moins à court et moyen terme, de cette manière d'être. S'y opposer frontalement ne sert à rien, c'est même contre-productif et conduit inévitablement à des conflits destructeurs et stériles.

Mais cela ne signifie pas qu'il faille tout accepter sans discernement : il faut plutôt entrer dans une négociation, ce à quoi les prêtres ne sont pas préparés. Dans ce monde-là en effet, l'autorité donnée par l'ordination n'a pas beaucoup de poids ; chacun se situe sur un pied d'égalité, et les arguments avancés le sont au nom de la raison commune, et non de la tradition ou de l’Écriture. Un prêtre qui ne serait pas capable de justifier ses positions n'aurait d'audience qu'auprès des convaincus, ce qui serait l'exact contraire de l'évangélisation.

Évangéliser, c'est aussi éveiller à une attitude critique vis-à-vis de cette vulgate "hyper-moderne". La liberté, la possibilité d'être acteur de sa propre vie, sont certes de bonnes choses. Mais cette manière de voir, lorsqu'elle est poussée à l'extrême, devient une idéologie, qui occulte des réalités bien plus fondamentales. Est-il exact de prétendre que la vie est pure construction subjective, alors qu'elle est en réalité reçue d'autrui, dès la naissance et jusqu'à son terme ? La naissance d'un enfant est l'un des moments où l'on expérimente le plus fortement que nul ne choisit d'entrer dans l'existence. Au moment de leurs noces, les époux sont tous capables de comprendre que l'amour est un don, même s'ils ont l'impression de "construire leur couple", pour reprendre une expression malheureuse souvent utilisée par les équipes de préparation au mariage. Enfin, la mort d'un proche permet évidemment de mesurer la vanité d'un projet de vie qui s'est trouvé mis à l'épreuve par la vie elle-même et ses inévitables aléas. Ces trois remarques font apparaître toute l'importance de la célébration des temps forts de l'existence par les rites de l’Église : baptêmes, mariages, obsèques sont des moments irremplaçables au cours desquels doit être dite une parole sur le sens de la vie et l'ouverture à Dieu. Ils sont par là même des lieux essentiels de l'évangélisation. Et ce, d'autant plus qu'ils permettent également au plus grand nombre de découvrir la foi pour ce qu'elle est : une expérience de Dieu, une rencontre avec le Dieu de Jésus-Christ, qui transforme la vie de ceux qui en sont l'objet.

(A suivre)

11 commentaires:

mimi du 02 a dit…

juste une petite anecdote pour que les prêtres sachent à quoi s'attendre. Ce samedi, un mariage dans mon village. les mariés font parvenir au prêtre un mail avec leurs choix de déroulement... "alliances apportées par Médor (?) notre chien" AÏe ! le prêtre les appelle en leur disant que ce n'est pas possible. Ils insistent, alors : ce sera le chien ou moi.. OK. ouf !
l'Eglise... intolérante ?????

Emmanuel Pic a dit…

J'ai aussi connu ça, le chien qui apporte les alliances... Ça a été non tout de suite !

coustol sébastien a dit…

Je comprends bien que pour vous et pour moi qui sommes dans l'église se retrouver au XX eme siècle avec un texte antique (au sens de la période, je ne prétend pas que la bible est surannée) n'est pas toujours aisé. Nous sommes dans une période "showbizness", ou tout est prétexte à spectacle et spectaculaire. Le baptême, le mariage et même les enterrements doivent finir par des feux d'artifices. L'introspection et la méditation n'ont ici que très peut de place. Les textes n'aident pas toujours le quidam à se retrouver dans le choc des périodes et des cultures. Que dire aujourd'hui de la lapidation de l'épouse infidèle, ou de la mort du fils indigne ? Comment, moi, je dois me retrouver, homme d'aujourd'hui, cherchant la paix de l'âme, dans un équilibre entre ma foi, mon être et mon époque ? Vous êtes, Emmanuel, mon guide et je compte sur vous pour m'expliquer la parole de Dieu afin de le rencontrer.

Anonyme a dit…

Pourtant ce sont bien les prêtres qui ont donné le ton à des générations de paroissiens, scouts et autres, en inventant d'innombrables fantaisies liturgiques pour rendre la messe plus attractive...
D'abord ils ont vidé leurs églises et s'étonnent que les enfants de leurs anciennes ouailles viennent revendiquer cette même liberté que trop de prêtres un peu plus vieux que vous leur accordent avec plaisir, ça leur rappelle les folles années 70 "Vive Dieu !!!!!"
Ensuite, parce qu'il fallait inventer du nouveau chaque semaine, les heures qu'ils passaient en réunions et en préparations de "célébrations" ( le mot "messe" étant banni et honni) ils ne les consacraient plus à confesser ( trop facile l'absolution collective telle qu'elle se pratique encore dans le diocèse )et à s'occuper des jeunes !!!
Jean-Paul Garnier

Emmanuel Pic a dit…

Il faut toujours quelqu'un pour enfourcher les vieilles lunes des prêtres par qui le scandale arrive...

D'accord avec vous m. Garnier, à condition que vous écriviez "des" prêtres et non "les" prêtres. Mais les églises hélas se sont vidées d'elles-mêmes. Et si vous entendiez ce que j'entends sur l'autoritarisme de certains de mes confrères, leur soi-disant incapacité à comprendre leurs contemporains, leur tendance à se replier sur le cercle étroit des convaincus, sans doute tiendriez-vous un autre discours. Enfin, rappelez-vous de temps en temps qu'avec leurs faiblesses, les prêtres sont des hommes qui consacrent leur vie à Dieu et aux autres, et qu'ils méritent pour cela un peu de respect de la part d'un catholique.

Anonyme a dit…

Cher Père,

bien entendu, "des" prêtres...
Mais certains m'ont fait beaucoup souffrir, qui, en short et tongs, se révélaient d'un autoritarisme que je n'ai jamais retrouvé chez un prêtre en soutane (et j'admets bien volontiers qu'il doit aussi y avoir parmi eux des psychorigides).

Il y a 4-5 ans, la marraine de mon fils, servant de messe à ses heures, avait demandé à son filleul s 'il voulait bien servir la messe lors de son mariage. On est loin des alliances portées par Kiki, pourtant le prêtre a envoyé promener mon fiston d'une manière pas très pastorale !!!

PS : lors des JMJ et de leurs préparations, demandez donc quels prêtres étaient constamment entourés de jeunes !

JPG

Anonyme a dit…

Là est le nœud de tous nos débats depuis le départ me semble t-il (d’Israël à Jésus qui nous y introduit d'une manière radicalement nouvelle) :" découvrir la foi pour ce qu'elle est : une expérience de Dieu, une rencontre avec le Dieu de Jésus-Christ, qui transforme la vie de ceux qui en sont l'objet." ; je dirais même plus "les sujets, les alter..." Et arrêtons de croire -et d'écrire- que la soutane (ou non) y contribue de manière radicale :-) Nous avons besoin de rencontrer des Vivants qui vivent du Vivant !
Martine P, xav.

Anonyme a dit…

Avant tout "marchandage" ou "négociation" ,proposer de prier ensemble serait une bonne introduction pour les rencontres .On est toujours gagnant à faire confiance en l'Esprit Saint .MADO

Emmanuel Pic a dit…

@ Mado : certes. Mais que faire lorsque les fiancés font ouvertement profession d'incroyance ? Cela ne dispense jamais bien sûr le prêtre de prier.

Emmanuel Pic a dit…

@ Martien P, xav. : Tu anticipes sur le prochain billet ;)

Wolfram a dit…

Ce serait me répéter constamment de vous dire que ce que vous décrivez est le même constat que le mien "chez les autres" du côté réformé. Vers les gens de l'extérieur des communautés, nous pasteurs avons peut-être l'avantage qu'on ne nous impute pas tout l'appareil vaticanien avec ses lourdeurs inévitables. Ça se retourne quand on a à faire aux gens en marge, qui ont souvenir des pasteurs autoritaires d'autrefois, et que leur catéchèse a fait fuir l'Église. En les deux cas, nous avons l'avantage de moins de rigueur dogmatique, qui nous permet de répondre un peu plus librement aux questions et postulats des personnes qui nous demandent. Ce qui fait que je dois obligatoirement mettre du mien, sans pouvoir me cacher derrière l'enseignement de l'Église.
Je sais qu'il y a des pasteurs sans foi personnelle, comme il y en a forcément parmi les curés. Mais pour ces pasteurs, je ne sais encore moins comment ils font que pour ces curés...

En tous cas, je profite du commentaire pour vous remercier de cette intrusion oecuménique dans ma vie qui est un peu dépourvue de catholicisme romain, vu qu'il n'y a plus de curé résident sur tout mon secteur pastoral.