jeudi 3 mars 2011

Islam, laïcité, communautarisme...

L'initiative présidentielle sur la "laïcité" a le mérite de faire sortir les loups du bois. Les réactions ne sont peut-être pas dépourvues d'arrière-pensées politiques - ainsi celle du président sortant du conseil général, qui sait que sa majorité ne tient qu'à une voix et n'existera sans doute plus demain, ce qui l'oblige à prendre ses distances avec la politique présidentielle, mais dont la réaction reflète évidemment les interrogations de sa sensibilité politique démocrate-chrétienne.

D'autres prises de position sont plus argumentées : ainsi celle, hier dans Le Monde (accessible aux seuls abonnés), de Yazid Sabegh, commissaire à la diversité et à l'égalité des chances, qui mérite d'être cité longuement :
"Le communautarisme ? Quelle hypocrisie ! C'est une adultération (sic) des réalités et un dénigrement à l'égard des populations concernées. Quelles et où sont donc dans notre pays les communautés qui se sont organisées pour revendiquer des droits spécifiques et les ont obtenues ? On dit des migrants qu'ils restent entre eux, qu'ils ghettoïsent la France, qu'ils émiettent la république. Seraient-ils donc responsables de la ségrégation qu'ils subissent ? On peut désespérer les Français, les angoisser, invoquer la laïcité à tout va, tant qu'on ne s'attaquera pas aux ségrégations, on continuera à constater notre impuissance."
La laïcité, donc, invoquée pour masquer le vide de notre réflexion et l'injustice de notre société. Mais c'est le petit essai d'Hélé Béji, Islam Pride, qui dit sans doute les choses de la manière la plus pertinente et la plus stimulante : cette intellectuelle tunisienne y analyse le port du voile non pas comme un retour en arrière, mais comme "une dissidence au sein du féminisme". Peu suspecte de complaisance vis-à-vis des fondamentalismes religieux, Hélé Béji avoue dans son ouvrage avoir fait un retour sur elle-même et sur ses certitudes premières en matière religieuse : "Au lieu d'imposer ma liberté comme la forme universelle de la liberté, je dois faire le pari que l'autre, celle qui se voile, exerce aussi son libre arbitre." On ne peut dire à quelqu'un qui exerce sa liberté en se voilant qu'au fond d'elle-même, elle n'est pas libre : une telle attitude rend le dialogue absolument impossible.

Il y a une dizaine d'années, une paroisse de Dijon - et en particulier les religieuses qui y résidaient - avaient soutenu à bout de bras une famille musulmane du quartier, victime de la violence d'un père abusif. Les sœurs avaient accueilli l'une des deux filles, l'avaient aidé dans ses études, et lui ont permis de devenir la jeune femme parfaitement libérée et brillante qu'elle est aujourd'hui. Mais elle porte le voile, qu'elle n'avait jamais porté auparavant, et retourne à la mosquée avec son père. Cette histoire illustre mieux que tout les incompréhensions dont nous sommes victimes : porter le voile, et d'une manière plus générale revenir à l'islam, est, pour cette jeune femme comme pour beaucoup d'autres, une affirmation de liberté, de féminité et de dignité.

12 commentaires:

the masked one a dit…

Toujours le même problème... Faut-il permettre le libre choix pour une partie des femmes au risque de laisser faire les cas où le voile est imposé, ou faut-il protégé les femmes à qui c'est imposé au détriment des femmes qui font le libre choix ? Vaste problème...
Autre question avec le voile, il n'est pas un précepte de l'Islam, il s'agit de l'application d'un hadith dans lequel la jeune et jolie Aïsha, la seconde épouse du Prophète, se plaint auprès de son mari que des soldats, à Médine, lui aurait parlé de manière insolente et salace. En réponse elle s'entend dire qu'elle n'a qu'à se voiler pour ne pas aguicher les soldats. Bref, c'est tout de même issu d'un cas particulier induit par le contexte historique (rapport du chef vis à vis des soldats), ce n'est en aucun cas un précepte divin. Et même si l'Islam, dans la péninsule arabique du VIIe siècle a été extrêmement progressiste envers les femmes, les choses ont pas mal évoluées depuis et certains aspects peuvent paraître un peu dépassés.
Mais certaines de ces évolutions sont très récentes. Avant la généralisation du shampooing dans les années 60, il était extrêmement inconvenant et impudique pour une femme de sortir tête nue en occident. L'odeur des cheveux gras a longtemps été considérée comme érotique. Et puis plus on se rapproche de la Méditerranée, plus une femme se doit d'être pudique et humble (le fichu a eu la vie plus longue en Corse ou au Portugal qu'au Danemark), d'ailleurs les religieuses catholiques continuent de porter le voile en symbole d'humilité et de pudeur... C'est vrai que là on en parle moins... Il y a deux problèmes du voile islamique, celui de la liberté de le porter comme choix personnel (souvent en rapport avec un signe d'humilité devant Dieu) et un autre où il est imposé par l'entourage qui maintient une vision traditionnelle du rang de la femme et de ses obligations, en dehors (et parfois à l'encontre) de sa volonté en tant qu'individu. L'idéal serait d'arbitrer au cas par cas, pour faire prévaloir à chaque fois le choix de l'individu.

Ensuite au niveau du communautarisme... Il est évident que l'on a plus de "confort" à fréquenter des gens avec qui l'on partage des affinités (politiques, religieuses, ethniques, linguistiques, de centres d'intérêt... etc.). Je ne suis pas sûr que ce soit cela qui soit montré du doigt dans la critique du communautarisme. Il semble plutôt que ce soit une attitude de refus envers tous les non-membres de la communauté, du dialogue et de l'change. Vous, vous évoluez dans la communauté catholique et pourtant vous n'hésitez pas à rencontrer des athées, à discuter avec eux, à prendre en compte leurs opinions sans les juger, sans essayer de les faire changer d'avis... Vous n'êtes sans doute pas visés par cette critique anti-communautarisme.
Enfin, il y a le problème de la visibilité des communautés. Là aussi le problème est sans doute plus compliqué qu'on ne pense. Entre un événement occasionnel (type nouvel an chinois, gaypride etc. d'ailleurs je trouve dommage que l'Ayd el-kébir ne fasse pas l'objet d'une grande fête de la même sorte, ça serait sympa) où il y a une volonté de partage avec les autres, on est dans le partage, le dialogue etc. Sans forcément vouloir faire passer un message. Dans la vie de tous les jours, la question de la motivation se pose. Quel message souhaiteriez vous faire passer si vous portiez votre col romain visiblement en permanence et dans tous les lieux ? Et comment serait-il interprété par les autres ? L'espace public est finalement un endroit où tout le monde s'exprime par symbole, reste à savoir quels sont les messages...

En conclusion, que ce débat n'ait lieu qu'en rapport à l'Islam est vraiment dommageable et nauséabond. Il y a beaucoup d'arrière-pensées ! Parce qu'il est valable pour toute communauté (religieuses, politiques ou autres).

the masked one a dit…

Suite de mon commentaire pour cause de taille limitée.

Il est sans doute pas aussi poignant pour un membre de la communauté des fans de Johnny qui porte en permanence un T-shirt Johnny. A part "J'aime Hallyday" il n'y a pas d'autres messages (je suis pur, je suis meilleur, je suis supérieur), mais d'une certaine façon un T-shirt avec un slogan politique ou un "I love Jesus", est-ce que derrière il n'y a pas un message "Je suis supérieur à vous car moi je détiens la vérité" ? Peut-être pas toujours, mais de là à dire jamais...

dominique de terminale a dit…

Quand on exprime une opinion, on a naturellement et le plus sincèrement du monde la certitude de dire la vérité, ou au moins une part de la vérité... Toute la réflexion au sujet du port du voile, de la laïcité (qu'elle soit laïcarde, anti-cléricale ou neutre éclairée et compréhensive) l'illustre en ce moment... C'est finalement extrêmement difficile pour soi-même de faire l'expérience de l'altérité d'une pensée tout aussi construite et valide que la sienne...

C'est dire qu'il est plus que jamais indispensable de se parler et d'échanger, en sachant... qu'on en est souvent pas capable...sans avoir des a priori . . .

Oktavius a dit…

Eh oui, certaines religieuses ont pour règle d'être voilées, d'autres estiment nécessaire de ne pas l'être...
Certains prêtres croient devoir passer inaperçus, d'autres pensent qu'il est inconcevable de ne pas porter une tenue ecclésiastique telle que le prescrit le code de droit canonique...
Leur liberté en la matière ne concernerait-elle qu'eux mêmes personnellement et exclusivement ?

C.S. Indhal a dit…

Cher Dominique de Terminale,
il semblerait que les cours de Philosophie du lycée te soient profitables ! En tous cas ton commentaire est très pertinent et mesuré, c'est agréable pour le philosophe que je suis !

@ the masked one : le parallèle que vous établissez entre le voile des religieuses chrétiennes et celui des femmes musulmanes est pertinent dans la mesure où dans la religion chrétienne également, le port du voile ne relève pas non plus d'une prescription divine. A partir de quoi il me semble que les chrétiens qui critiquent le port du voile chez les musulmans sous prétexte que "c'est pas dans le Coran" feraient bien de se demander pourquoi ils ne se posent pas la question pour les religieuses...
Toutefois, le parallèle ne peut pas être maintenu lorsque le port du voile est imposé, car dans le cas des religieuses chrétiennes, il relève d'un libre choix, celui des voeux religieux. Aussi, comme vous l'indiquez justement, à la suite du P. Pic, le problème semble plus relever de la liberté de la personne que du port du voile comme signe religieux ou culturel. L'amalgame est toutefois facile et fausse le débat, et il me semble que c'est là tout l'objet de cet article du P. Pic. (J'ai bon ?)

Emmanuel Pic a dit…

@ tous :

1) Le thème du billet : effectivement la liberté de conscience et d'opinion, sur laquelle il faut vraiment ne rien céder !

2) Communautarisme : un petit éclaircissement : on parle de communautarisme lorsqu'une communauté est régie (ou demande à être régie) par des lois dérogatoires à la loi de l'État. En ce sens, qui est je le précise l'unique sens du mot, ni l'islam, ni le christianisme, ni le judaïsme, n'ont de revendication communautariste.
Problème : dans le discours de nos élus, souvent incultes sur ce sujet, "communautarisme" signifie, de la part d'une communauté religieuse ou autre, revendication d'une identité particulière au sein de la grande communauté nationale, et respect d'une différence culturelle. Une telle revendication n'a rien de communautariste, elle est même légitime, au nom du droit des minorités au respect de leur identité.

@ C.S. Indhal : Dominique et moi avons eu la même prof de philo en terminale...

@ Oktavius : je donne ma réponse personnelle à votre question : la question de l'habit ecclésiastique concerne d'abord l'Eglise, c'est-à-dire l'ensemble des chrétiens, avant de concerner le bon vouloir des prêtres. Si je me contente de porter un signe discret, c'est parce que j'entends davantage de gens qui préfèrent des prêtres habillés discrètement que de personnes qui prônent le port de la soutane.

Oktavius a dit…

Si je vous ai bien compris, la question de l'habit eccléiastique concerne d'abord l'église avant le bon vouloir des prêtres...sauf pour vous ? Ou voulez-vous dire que ce sont les fidèles qui décident de la façon de s'habiller de leur curé ? Si tel était le acs, je crois qu'on verrait davantage de prêtres en soutane :)

Emmanuel Pic a dit…

@ Oktavius : non, vous m'avez mal compris, j'ai dit de moi ce que je dis des prêtres en général : on doit décider de sa tenue en tenant compte de ce qu'en pensent les chrétiens. C'est ce que je fais. Mais peut-être est-ce qu'on ne fréquente pas les mêmes personnes.

Oktavius a dit…

Oh, je vous avais fort bien compris !!!
la question est: jusqu'où l'Eglise - ses ministres,doivent-ils faire en fonction de ce que pensent les fidèles ? Vous n'avez pas tous les mêmes limites, et nous-autres fidèles, non plus. Que ce soit en matière de liturgie, de position sur de grands thèmes de société...
Ce que vous pensez de la tenue des prêtres, d'autres le pensent de l'avortement, de la contraception de l'ordination de femmes ...si les fidèles le pensent, est-ce forcément bon ?
Vous nous rappelez souvent que...non !

Jérôme a dit…

Je vais peut-être m'avancé un peu rapidement, mais il me semble aujourd'hui que la laïcité pousse de plus en plus à stigmatiser les religions. Hors, il me semble qu'en France, on a encore le droit de choisir sa religion mais actuellement faire partie d'une communauté religieuse devient petit à petit un crime.

La prochaine guerre des religions est-elle en route ? Les "athées laïques" contre les autres ?

Ou bien la stigmatisation d'un groupe par le gouvernement sert-elle à nous occuper l'esprit pendant que des problèmes plus graves ne sont pas gérés ?

A chacun de se faire son opinion dans cette période troublante.

islamo-sceptique a dit…

Je trouve votre billet, mon père, un rien complaisant. Vous estimez que les musulmans de France n'ont pas d'attitude communautariste ? Dans certaines villes, ils ont demandé et obtenu, des horaires spécifiques pour les femmes dans les piscines municipales. Ils multiplient par ailleurs les demandes pour imposer des menus hallal dans les restaurants scolaires. Vous voulez d'autres exemples ? Contrairement à ce qu'on veut bien nous faire croire, la majorité des musulmans ne se reconnaissent pas dans les CRCM, et ne sont pas ouverts au dialogue.
Un exemple local ? J'ai assisté à un "échange" islamo-chrétien récemment à Dijon. Une quinzaine de catholiques grisonnants, deux ou trois musulmans. On nous bassine aujourd'hui avec la laïcité, mais la question première est la suivante : l'intégration de l'islam dans la société française est-elle possible ?

Emmanuel Pic a dit…

@ islamo-sceptique :
D'abord une précision : le "communautarisme" est la possibilité donnée à une communauté d'être régie par une loi particulière. Les exemples que vous donnez ne relèvent pas de ce cas de figure. Cela ne signifie pas bien sûr que je suis d'accord avec la réponse qui est apportée par certains restaurants scolaires.

Pour le premier exemple que vous donnez : là encore, on ne peut pas admettre la pratique d'horaires séparés sans discernement. Mais on doit entendre aussi la question qui est posée à notre société, qui nie la différence sexuée et ignore de plus en plus la pudeur la plus élémentaire.

Enfin, pour ce qui est du dialogue islamo-chrétien, peut-être trouvez-vous qu'il y a là de la complaisance, mais je vous rappelle que l'Église catholique y est engagée au plus haut niveau, et que Jean-Paul II en fait un des éléments constitutifs de la mission. Il est en effet regrettable que seules des "tempes grises" le pratiquent (de quelle couleur sont les vôtres ? les miennes tendent vers le neigeux), et cela m'inquiète pour l'avenir de notre société. Mais je préfère, et vous le comprendrez, me montrer solidaire de l'Eglise sur ce point.