Les images qui se sont succédées ce soir au 20h de TF1 m'ont laissé songeur... on y est passé, sans transition pour reprendre l'expression consacrée, du président présentant ses vœux au corps diplomatique, à des milliers de manifestants musulmans dans divers pays du monde foulant aux pieds le drapeau de notre pays.
La rédaction avait choisi de diffuser un très court extrait des vœux présidentiels : "Les attentats de Paris sont une insulte à l'islam." Certes. Les manifestants musulmans de Jérusalem et de Karachi n'avaient pas l'air d'accord, car ils ont vu, eux, l'insulte ailleurs. Rachid Benzine, l'un des intellectuels musulmans qui militent pour une lecture du Coran laissant plus de place à la critique, sans doute non plus, lui qui estime dans La Croix de mercredi que ces violences ont tout de même quelque chose à voir avec l'islam. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que la majorité des musulmans les approuvent. Mais que des musulmans, qui ont une certaine lecture de leur tradition, les ont provoquées, que d'autres les soutiennent et les inspirent, et qu'il faut donc s'interroger sur cette interprétation, précisément, que des musulmans font de l'islam. Ce travail de mise en question, je ne vois pas d'où il pourrait venir sinon des musulmans eux-mêmes.
J'ai du mal, donc, de parler simplement d' "insulte à l'islam". Mais les musulmans sont sans aucun doute des victimes collatérales, comme ils le sont en Irak, en Syrie et ailleurs. Une digne maman musulmane confiait l'autre jour qu'elle se sentait maintenant dévisagée lorsqu'elle se promenait dans la rue. Je ne suis pas sûr qu'elle le soit vraiment plus qu'avant, mais je comprends son malaise. Il est sans aucun doute le même que celui des jeunes beurs de nos quartiers périphériques, dont tout le monde a noté la faible présence à la manifestation de dimanche.
Comment, alors éviter l'amalgame ? Coup de chance, je suis tombé sur un exemplaire d'un tout récent Que sais-je, écrit par la dijonnaise Anne-Clémentine Larroque : Géopolitique des islamismes. On y trouve, me semble-t-il, tout ce qu'il faut pour ne pas tout mélanger : la distinction à faire n'est pas entre islam et terrorisme, mais entre islam et islamisme, entre religion et idéologie. Une question nouvelle se pose alors, qui me paraît la seule méritant de l'être vraiment mais qui ouvre sur des abîmes d'autocritique : c'est celle de la véritable place pris par les mouvements islamistes, qu'ils soient ou non ouvertement soutiens du terrorisme chez nous ou au loin, dans les communautés musulmanes de France et d'Europe. Et, corrélativement, de leur compatibilité avec une société laïque comme la nôtre.
vendredi 16 janvier 2015
lundi 12 janvier 2015
Questions d´après : dialogue, laïcité, terrorisme, violence et religions.
Cloué au lit depuis mardi, je n'ai qu'une chose à faire : suivre les infos,
lire les articles et billets de blogs, répondre aux coups de fil d'amis
consternés par les récents événements et réfléchir à tout cela dans un recul
forcé. Comme me le disait hier une amie et paroissienne : maintenant, on est
obligés d'être intelligents. Sous-entendu : en parlant de l'islam, du dialogue
interreligieux, du terrorisme et de ce qui arrive à notre pays. Car le regard
porté sur tout cela change manifestement. On entend, ici ou là, triompher
discrètement ceux qui ont toujours considéré les musulmans comme indésirables
sur le territoire français, ceux qui s'en sont toujours méfiés. Le changement
était à l'œuvre depuis le battage fait autour des chrétiens d'Irak ; il s'est accentué,
dans ma paroisse, avec l'épisode tragique de la "voiture folle"
qui a fauché deux d'entre nous au sortir du concert de Noël au cri de Allahou
Akbar. Le mouvement n'est pas près de s'arrêter : il y aura bien un
avant-Charlie et un après-Charlie. Mais l'après-Charlie a commencé, en réalité,
avant Charlie.
Après la manif d’hier à Dijon, le groupe de dialogue entre chrétiens et
musulmans s’est retrouvé pour partager la traditionnelle galette des Rois. Je n’ai
pu participer à ce partage, mais j’imagine les questions et les remises en
cause que portent, pour les artisans du dialogue, les événements de cette
semaine.Que devient l'interreligieux, quand religion et idéologie sont à ce point mélangés ?
Tous ceux qui s'y sont investis le disent : le dialogue entre chrétiens et musulmans est devenu problématique de la part des chrétiens, alors que c'était plutôt eux qui en avaient l'initiative. Benoit XVI avait déjà posé des limites en semblant cantonner ce dialogue à sa dimension culturelle ; il devient courant, sinon légitime, de se demander si les conditions en sont vraiment réunies. Il ne faut pas ici chercher à convaincre les adversaires de ce dialogue qu'ils ont tort ; il faut prendre au sérieux leurs objections.
Mon repos forcé m'a permis de lire un article éclairant, paru sur le site Atlantico : une interview-dialogue entre un journaliste et deux personnes présentées comme des spécialistes de l'islam. Je n'aime guère le titre donné par les rédacteurs du site, qui me semble orienter les propos des interviewés. Ceux-ci (surtout le second, plus nuancé que le premier) font remarquer à juste titre que, s'il faut distinguer les musulmans de l'islamisme, s'il faut rappeler qu'être islamiste n'est pas forcément faire l'apologie du terrorisme, il ne faut pas non plus nier l'importance et l'influence des courants islamiques parmi les musulmans d'aujourd'hui, en France comme ailleurs. Or, l'islamisme n'est pas une religion, c'est une idéologie qui, sous couvert de religion, vise à transformer radicalement la société. Il faut dire avec force, et à nouveau, que cette question ne peut être traitée que par des musulmans, et non pas à un niveau "religieux" ou interreligieux. Le dialogue interreligieux, qui ne peut avoir lieu dans la confusion, peut aider à bien distinguer les domaines idéologique et religieux.
La notion de laïcité peut-elle résoudre les difficultés ?
En confondant religion et idéologie, l'islamisme doit être interrogé par la laïcité, qui oblige à séparer les deux. Or, c'est dans notre pays, pour qui la laïcité est si importante, que le terrorisme islamiste a frappé. Une autre question se pose donc : le concept de laïcité, du moins telle qu'il est entendu et vécu en France, est-il pertinent pour résoudre les difficultés dans lesquelles nous sommes ? Certes non, si ce qu'on entend par laïcité (et ce discours est extrêmement répandu, surtout parmi les jeunes) l'exclusion du religieux de l'espace public. Car vouloir faire disparaître les religions, c'est justement confondre religions et idéologies, et tomber dans l'un des pièges qui nous est tendu par l'islamisme. On me dira que ce n'est pas l'esprit, ni la lettre, de la loi de 1905. Certes, mais la manière dont les lois de laïcité sont appliquées et vécues au quotidien aboutit bien à une exclusion du religieux. Cela ne permet pas de comprendre de l'intérieur ce qui se passe dans les religions aujourd'hui, ni d'aborder sereinement les questions religieuses.
La laïcité se conjugue avec l'état de droit. Cela oblige à traiter de la même manière toutes les religions. Il est impossible, par exemple, de voter une loi sur le voile islamique ; cette loi doit concerner les signes religieux dans leur ensemble. Nous vivons ainsi dans l'idée abstraite que le christianisme est une religion comme les autres, dans une France désormais multi-confessionnelle. Or, d'une part, le christianisme, infiniment plus que d'autres religions, est aux racines de notre vie en société, et connaître cette religion-là donne des clés essentielles pour nous comprendre nous-mêmes, ainsi que le monde dans lequel nous vivons. D'autre part, toutes les religions ne sont pas en cause de la même manière dans les événements de cette semaine. En obligeant à traiter toutes les religions sur un pied d'égalité, notre laïcité empêche de considérer l'islamisme comme une question qui concerne au premier chef les musulmans. On ne peut certes pas se dispenser d'une réflexion globale sur les transformations du religieux et les nouvelles manières de croire qu'implique l'hyper-modernité ; mais c'est bien à l'islam, et non au christianisme, qu'est posée la question de l'islamisme. L'islamisme interroge jusqu'à la possibilité d'envisager un islam "laïc", c'est-à-dire perméable aux remises en causes et aux moqueries auxquelles le christianisme est accoutumé. La réponse apportée par la société française doit donc concerner l'islam, et non toutes les religions.
Enfin, la laïcité-sécularisation à la française se traduit par un effondrement du nombre de baptêmes et de personnes déclarant appartenir à une religion. Je ne crois pas me tromper, ni être particulièrement alarmiste, en disant que le développement de l'athéisme, en particulier dans les quartiers populaires, joue en faveur de l'islam. J'ignore si l'explication que je vois à ce phénomène est la bonne, mais j'ai constaté que christianisme et islam ne se développaient pas de la même manière. Devenir chrétien est d'abord une question de conviction. Devenir musulman est davantage une question de mode de vie. Ce que j'ai observé, depuis la fenêtre de mon précédent presbytère, c'est la difficulté de jeunes de quartiers populaires à ne pas devenir musulmans ; si on veut être ami avec un musulman, si on veut l'épouser et entrer dans sa famille (réalité ô combien plus importante que pour les chrétiens), il faut s'adapter à son mode de vie, à son régime alimentaire... Je ne dis pas qu'il est impossible de vivre avec un musulman en restant chrétien (je l'ai moi-même vécu pendant trois ans, et j'accueille en ce moment même au presbytère un étudiant musulman) ; mais si l'on n'est pas doté de convictions fortes, il est difficile de résister à une pression qui est d'ordre social, d'autant que la perte de convictions religieuses va de pair avec une perte de repères plus générale.
En quoi le terrorisme relève-t-il de la folie ?
Le terrorisme n'a pas qu'un seul visage. Il y a celui que nous montrent les auteurs de la tuerie de mercredi. Il y a aussi, pour reprendre l'expression d'Alain Bauer dans "La Croix" de vendredi, un "lumpen-terrorisme" au sens où Marx parlait du Lumpenproletariat : un terrorisme des pauvres, dans lequel la voiture ou le fusil de chasse remplacent avec autant d'efficacité les armes de guerre. Un terrorisme spontané, inorganisé certes mais qui trouve sa source dans les appels au meurtre lancés par Daesh et ses alliés, et qui s'enracine facilement dans des esprits perturbés. Pas de réseaux, pas de plan de bataille, la simple folie humaine manipulée par des esprits maléfiques.
Il n'y a pas, pour autant, un terrorisme "responsable" et des actes qui relèveraient de la simple folie. Certaines personnes, certes, ont besoin de recevoir des soins, ce qui les exonère de leur responsabilité. Mais il y a un autre type de folie, qui est le dévoiement de la raison et son exercice dans un contexte dénué de références morales. Lorsque les notions de bien et de mal disparaissent, la folie est là, d'autant plus dangereuse qu'elle n'est pas pathologique et ne peut donc être soignée. Ces notions transcendent les religions, dans le sens où elles ne sont pas le monopole d'une religion ou d'une autre, et sont donc également un lieu d'exercice du dialogue interreligieux. Ce même dialogue devrait être également l'occasion de prendre conscience du caractère universel, et non pas contingent, des normes morales.
Les religions sont-elles porteuses de violence ?
Enfin, les tueries de Charlie-Hebdo et de la porte de Vincennes ont fait resurgir la question que j'entends poser de manière très forte, surtout parmi les jeunes : les religions sont vecteurs de violence. C'est sur ce terreau que se développe la nouvelle conception de la laïcité comme cantonnement du religieux à l'espace strictement domestique : éliminons le religieux, nous ferons disparaître la violence. Il y a là, bien sûr, une forme d'ignorance historique, oubliant que les pires tueries du XX° siècle ont été l'œuvre de régimes athées. Ignorance spirituelle également, qui méconnaît l'importance accordée à l'amour et à la paix par les différentes traditions religieuses. Mais il y a là également une question à côté de laquelle aucune religion ne peut passer : la place de la violence dans ses textes sacrés. La violence est présente dans la Bible comme dans le Coran. Le traitement qui lui est réservé aujourd'hui n'est pas le même dans les deux traditions. Il importe donc que l'islam et le christianisme s'interrogent, ensemble et séparément, sur leur propre rapport à cette violence-là, et réussissent à s'enrichir de leurs approches différentes. Peut-être y a-t-il là une place, encore assez peu occupée, pour le dialogue interreligieux.
lundi 29 décembre 2014
Les malentendus de la vie spirituelle (1)
Aux funérailles de ce paroissien, on a lu de beaux textes bibliques, qui parlent d'espérance, de résurrection, de vie éternelle. Un ami du défunt prend la parole, au nom de tous les amis qui sont venus nombreux. La célébration bascule alors dans un autre univers, révèle d'autres croyances : il n'est plus question de résurrection de la chair ou de rencontre avec un Dieu personnel, mais de survie de l'âme dans un océan d'amour, de dissolution dans un grand tout chaleureux, d'ondes, d'esprits, de communion psychique...
Cet épisode, tous les prêtres l'ont vécu et le vivent au quotidien, particulièrement lors des célébrations à l'église. Certains demandent à voir d'avance le texte qui va être lu, et n'hésitent pas à le corriger ; d'autres (dont je suis) essayent de trouver les points d'achoppement qui vont permettre de parler du Dieu de Jésus-Christ. Mais il faut s'y résoudre : la vie spirituelle (que l'on préfère à un "religieux" éminemment suspect) est le lieu de la subjectivité la plus absolue. Chacun se fait sa petite sauce, et considère que l'affirmation d'un dogme quelconque est une atteinte à la liberté de conscience, qui vient conforter l'idée que les religions, particulièrement si elles sont monothéistes, engendrent de l'intolérance, voire de la violence. La vie spirituelle est le lieu de tous les malentendus.
Le premier de ces malentendus tient au vocabulaire. Le mot même de "spiritualité" semble porter en lui l'affirmation de la force de l'esprit sur la matière. Il sous-entend qu'il existe, quelque part, un monde immatériel, invisible, et que le divin relève de cette réalité-là. Le "royaume de Dieu", dont parle si souvent Jésus, n'est-il pas ce monde de l'esprit ? La vie spirituelle serait-elle une porte d'entrée dans cet autre univers ? Ne faut-il pas, pour y accéder, développer les forces insoupçonnées recelées par notre esprit, en s'aidant de sagesses millénaires que notre époque découvre avec fascination ?
Pour Jésus, pour l'Evangile, il y a bien, en l'homme, un esprit, une âme, une réalité qui dépasse ce qui est matériel et visible. Mais la vie spirituelle n'est pas la vie de cet esprit-là (le nôtre). Elle est la vie de l'Esprit-Saint en nous, ce qui n'est pas la même chose. Elle est accueil d'une réalité autre qui vient prendre chair en nous, s'y incarner au sens propre. A cet Esprit, l'homme est invité à donner sa propre chair : ce n'est plus nous qui décidons, c'est Dieu qui prend les commandes. La vie spirituelle consiste d'abord à faire toute sa place à l'Esprit-Saint, à nous laisser transformer par lui, à nous mettre à l'école de Dieu. Le christianisme, qui est ancré sur la prédication de Jésus, n'est pas un idéalisme ; il adopte au contraire la posture du réalisme le plus ingrat. Peut-être est-ce l'une des raisons qui le rendent si difficile à vivre.
Cet épisode, tous les prêtres l'ont vécu et le vivent au quotidien, particulièrement lors des célébrations à l'église. Certains demandent à voir d'avance le texte qui va être lu, et n'hésitent pas à le corriger ; d'autres (dont je suis) essayent de trouver les points d'achoppement qui vont permettre de parler du Dieu de Jésus-Christ. Mais il faut s'y résoudre : la vie spirituelle (que l'on préfère à un "religieux" éminemment suspect) est le lieu de la subjectivité la plus absolue. Chacun se fait sa petite sauce, et considère que l'affirmation d'un dogme quelconque est une atteinte à la liberté de conscience, qui vient conforter l'idée que les religions, particulièrement si elles sont monothéistes, engendrent de l'intolérance, voire de la violence. La vie spirituelle est le lieu de tous les malentendus.
Le premier de ces malentendus tient au vocabulaire. Le mot même de "spiritualité" semble porter en lui l'affirmation de la force de l'esprit sur la matière. Il sous-entend qu'il existe, quelque part, un monde immatériel, invisible, et que le divin relève de cette réalité-là. Le "royaume de Dieu", dont parle si souvent Jésus, n'est-il pas ce monde de l'esprit ? La vie spirituelle serait-elle une porte d'entrée dans cet autre univers ? Ne faut-il pas, pour y accéder, développer les forces insoupçonnées recelées par notre esprit, en s'aidant de sagesses millénaires que notre époque découvre avec fascination ?
Pour Jésus, pour l'Evangile, il y a bien, en l'homme, un esprit, une âme, une réalité qui dépasse ce qui est matériel et visible. Mais la vie spirituelle n'est pas la vie de cet esprit-là (le nôtre). Elle est la vie de l'Esprit-Saint en nous, ce qui n'est pas la même chose. Elle est accueil d'une réalité autre qui vient prendre chair en nous, s'y incarner au sens propre. A cet Esprit, l'homme est invité à donner sa propre chair : ce n'est plus nous qui décidons, c'est Dieu qui prend les commandes. La vie spirituelle consiste d'abord à faire toute sa place à l'Esprit-Saint, à nous laisser transformer par lui, à nous mettre à l'école de Dieu. Le christianisme, qui est ancré sur la prédication de Jésus, n'est pas un idéalisme ; il adopte au contraire la posture du réalisme le plus ingrat. Peut-être est-ce l'une des raisons qui le rendent si difficile à vivre.
mercredi 24 décembre 2014
Voeux pour noël
En ce soir de Noël, alors que la paroisse va se rassembler pour célébrer la naissance du Seigneur, je pense particulièrement à :
- Maurice et Catherine, sur leur lit d'hôpital depuis qu'ils ont été renversés dimanche soir par un fou
- Colette, qui va demain, comme tous les jours, se lever aux aurores pour porter du pain aux quelque cent cinquante réfugiés logés dans un squatt près de chez elle
- Catherine, infatigable visiteuse de malades, elle aussi sur son lit d'hôpital
- La famille de la jeune fille que l'on a trouvée morte un matin d'automne ensoleillé sous le kiosque en face de chez moi
- Cette jolie petite fille blonde de deux ans, qui dort avec ses parents au 115 et va demain, comme tous les matins, devoir quitter les lieux pour trouver refuge chez des gens compatissants
mardi 23 décembre 2014
De fou de Dieu à fou tout court.
L'actualité me donne envie de me remettre à écrire.
Dimanche soir, sur la place où se trouvent mon église et le presbytère où j'habite, un fou (de Dieu ?) au volant de sa voiture a grièvement blessé deux paroissiens qui venaient de finir de ranger l'église, après le concert de Noël qu'ils avaient organisé. Le véhicule a terminé sa course folle en faisant neuf autres victimes dans les rues du centre qui commençaient à se vider de leurs chalands dominicaux. L'homme portait la djellabah toute neuve que sa vieille maman lui avait achetée la semaine précédente, a crié Allahou Akbar et fait allusion à la souffrance des enfants palestiniens.
On en sait aujourd'hui plus sur lui : une maladie mentale grave et ancienne, un intérêt soudain manifesté pour l'islam, une compassion extrême et excessive pour les enfants victimes des guerres dans les pays du Proche et du Moyen-Orient. La procureure, qu'on imagine sous une pression augmentée par la présence sur place de deux poids lourds du gouvernement, n'a pas estimé devoir qualifier les faits d'acte de terrorisme (ce qui aurait entraîné la saisine du parquet anti-terroriste, et la possibilité de mener une enquête approfondie).
La veille, un autre homme, sans doute tout aussi déséquilibré, a agressé des policiers près de Tours. Il s'agit ici de terrorisme, du moins cette conclusion a-t-elle été tirée au vu de l'activité que le meurtrier avait déployée sur Internet, et des liens de son frère avec l'islam radical.
On imagine que la qualification des faits a été influencée par des motifs qui leur sont extérieurs : souci de ne pas dramatiser la situation à Dijon, cibles policières à Joué-lès-Tours ainsi que le suggère un intéressant article du Figaro. Le tourangeau a été manifestement en lien avec la nébuleuse islamiste, ce qui n'était pas le cas du dijonnais. Il n'empêche : ainsi que le relève la sénatrice Esther Benbassa (@EstherBenbassa) : "Les derniers actes à Dijon et à Nantes rappellent les fièvres messianiques d'antan auxquelles les personnes fragiles ont toujours été perméables." Ce qui est en cause est, tout autant que la maladie mentale, l'incontestable fait que des leaders religieux appellent à la violence, et que ces appels trouvent un écho dans des consciences troublées.
De quelle fragilité s'agit-il au juste ? et de quelle conscience ?
A Dijon, le problème est celui de la conscience au sens psychiatrique du terme. Mais ailleurs, il s'agit de conscience morale : les jeunes gens qui partent faire la guerre ont manifestement perdu le sens du bien et du mal. J'en rencontre quelques-uns, chrétiens ou musulmans, qui souffrent de cette disparition des repères ordinaires ; ils ont un travail, une famille, des amis, et il leur arrive de tenir avec conviction des propos délirants - les hommes ne sont jamais allés sur la Lune, les attentats du 11 septembre n'ont jamais eu lieu... Tout est manipulation, tantôt sioniste, tantôt états-unienne. Ils accordent le plus grand intérêt aux propos d'Eric Zemmour et aux provocations de Dieudonné. Impossible de les faire changer d'avis. L'éclipse de la conscience morale est aussi (et peut-être d'abord) une éclipse de la raison. Elle est donc une forme de folie, que l'on ne soigne pas dans les hôpitaux. C'est elle, autant que la maladie mentale, qui fait le lit des violences de demain.
Dimanche soir, sur la place où se trouvent mon église et le presbytère où j'habite, un fou (de Dieu ?) au volant de sa voiture a grièvement blessé deux paroissiens qui venaient de finir de ranger l'église, après le concert de Noël qu'ils avaient organisé. Le véhicule a terminé sa course folle en faisant neuf autres victimes dans les rues du centre qui commençaient à se vider de leurs chalands dominicaux. L'homme portait la djellabah toute neuve que sa vieille maman lui avait achetée la semaine précédente, a crié Allahou Akbar et fait allusion à la souffrance des enfants palestiniens.
On en sait aujourd'hui plus sur lui : une maladie mentale grave et ancienne, un intérêt soudain manifesté pour l'islam, une compassion extrême et excessive pour les enfants victimes des guerres dans les pays du Proche et du Moyen-Orient. La procureure, qu'on imagine sous une pression augmentée par la présence sur place de deux poids lourds du gouvernement, n'a pas estimé devoir qualifier les faits d'acte de terrorisme (ce qui aurait entraîné la saisine du parquet anti-terroriste, et la possibilité de mener une enquête approfondie).
La veille, un autre homme, sans doute tout aussi déséquilibré, a agressé des policiers près de Tours. Il s'agit ici de terrorisme, du moins cette conclusion a-t-elle été tirée au vu de l'activité que le meurtrier avait déployée sur Internet, et des liens de son frère avec l'islam radical.
On imagine que la qualification des faits a été influencée par des motifs qui leur sont extérieurs : souci de ne pas dramatiser la situation à Dijon, cibles policières à Joué-lès-Tours ainsi que le suggère un intéressant article du Figaro. Le tourangeau a été manifestement en lien avec la nébuleuse islamiste, ce qui n'était pas le cas du dijonnais. Il n'empêche : ainsi que le relève la sénatrice Esther Benbassa (@EstherBenbassa) : "Les derniers actes à Dijon et à Nantes rappellent les fièvres messianiques d'antan auxquelles les personnes fragiles ont toujours été perméables." Ce qui est en cause est, tout autant que la maladie mentale, l'incontestable fait que des leaders religieux appellent à la violence, et que ces appels trouvent un écho dans des consciences troublées.
De quelle fragilité s'agit-il au juste ? et de quelle conscience ?
A Dijon, le problème est celui de la conscience au sens psychiatrique du terme. Mais ailleurs, il s'agit de conscience morale : les jeunes gens qui partent faire la guerre ont manifestement perdu le sens du bien et du mal. J'en rencontre quelques-uns, chrétiens ou musulmans, qui souffrent de cette disparition des repères ordinaires ; ils ont un travail, une famille, des amis, et il leur arrive de tenir avec conviction des propos délirants - les hommes ne sont jamais allés sur la Lune, les attentats du 11 septembre n'ont jamais eu lieu... Tout est manipulation, tantôt sioniste, tantôt états-unienne. Ils accordent le plus grand intérêt aux propos d'Eric Zemmour et aux provocations de Dieudonné. Impossible de les faire changer d'avis. L'éclipse de la conscience morale est aussi (et peut-être d'abord) une éclipse de la raison. Elle est donc une forme de folie, que l'on ne soigne pas dans les hôpitaux. C'est elle, autant que la maladie mentale, qui fait le lit des violences de demain.
mardi 25 mars 2014
Ecoles, ouverture, intégration : comment l'Islam prépare son avenir en France.
On a fêté il y a quelques jours le dixième anniversaire de la loi prohibant le port de signes religieux ostensibles à l'école. Bien peu ont alors rappelé ce qui avait été une conséquence importante de cette décision : l'exclusion d'élèves voilées a provoqué l'ouverture d'établissements musulmans d'enseignement. Le premier d'entre eux, le lycée Averroes de Lille, rassemble aujourd'hui plus de quatre cents élèves. Il est sous contrat avec l'Etat, comme d'autres établissements du même type (ils sont une vingtaine en France).
Les écoles privées musulmanes viennent de franchir une nouvelle étape, essentielle pour leur avenir - et pour celui de l'Islam en France : elles se sont constituées en Fédération nationale, ce qui permet aux nouveaux établissement de s'ouvrir plus facilement et d'être mieux accompagnés à leurs débuts. Cette fédération devrait être leur interlocuteur unique devant le ministère de l'éducation nationale (l'absence d'un tel interlocuteur est la raison la plus souvent invoquée pour refuser un contrat d'association).
L'une des questions qui se posent pour les écoles musulmanes est celle de leur ouverture à tous. Cette ouverture est, certes, imposée par l'association avec l'Etat. Mais une chose est de la prévoir dans les textes, autre chose est la manière dont elle est effectivement vécue. Dans ce domaine, les traditions religieuses sont différentes. Du côté de l'enseignement catholique, l'ouverture à tous est une vieille habitude, qui découle de la nature même du christianisme ; il existe depuis fort longtemps, dans des pays où le christianisme est minoritaire, des écoles catholiques qui accueillent sans difficulté des élèves de confessions différentes. En France, certains établissements accueillent une majorité d'élèves musulmans, le nombre d'élèves non baptisés est partout en croissance exponentielle, et il est bien connu que les écoles catholiques sont loin d'être fréquentées uniquement par de bons petits chrétiens.
L'existence d'écoles musulmanes est souvent présentée comme un facteur d'intégration de la communauté islamique. Or, l'ouverture au reste de la société française est un élément essentiel de cette intégration - c'est parce que les écoles catholiques accueillent le même public qu'ailleurs qu'elles bénéficient d'une telle reconnaissance dans le paysage scolaire français. Il sera intéressant de voir comment les écoles musulmanes vont pratiquer cette ouverture.
Les écoles privées musulmanes viennent de franchir une nouvelle étape, essentielle pour leur avenir - et pour celui de l'Islam en France : elles se sont constituées en Fédération nationale, ce qui permet aux nouveaux établissement de s'ouvrir plus facilement et d'être mieux accompagnés à leurs débuts. Cette fédération devrait être leur interlocuteur unique devant le ministère de l'éducation nationale (l'absence d'un tel interlocuteur est la raison la plus souvent invoquée pour refuser un contrat d'association).
L'une des questions qui se posent pour les écoles musulmanes est celle de leur ouverture à tous. Cette ouverture est, certes, imposée par l'association avec l'Etat. Mais une chose est de la prévoir dans les textes, autre chose est la manière dont elle est effectivement vécue. Dans ce domaine, les traditions religieuses sont différentes. Du côté de l'enseignement catholique, l'ouverture à tous est une vieille habitude, qui découle de la nature même du christianisme ; il existe depuis fort longtemps, dans des pays où le christianisme est minoritaire, des écoles catholiques qui accueillent sans difficulté des élèves de confessions différentes. En France, certains établissements accueillent une majorité d'élèves musulmans, le nombre d'élèves non baptisés est partout en croissance exponentielle, et il est bien connu que les écoles catholiques sont loin d'être fréquentées uniquement par de bons petits chrétiens.
L'existence d'écoles musulmanes est souvent présentée comme un facteur d'intégration de la communauté islamique. Or, l'ouverture au reste de la société française est un élément essentiel de cette intégration - c'est parce que les écoles catholiques accueillent le même public qu'ailleurs qu'elles bénéficient d'une telle reconnaissance dans le paysage scolaire français. Il sera intéressant de voir comment les écoles musulmanes vont pratiquer cette ouverture.
mardi 25 février 2014
Sonder l'insondable
Les catholiques français et les évolutions de la société : une nouvelle enquête de BVA, publiée avant-hier par Le Parisien, vient de mesurer l'adhésion des catholiques aux réformes de société. Quelques mots d'introduction donnent le ton : 91% des catholiques (63% des pratiquants) sont favorables au droit à l'IVG, 74% à la PMA (58% des pratiquants), 54% au mariage de couples homosexuels (37% des pratiquants)...
Qu'une réforme institutionnellement adoptée soit plus facile à accepter, soit. Que l'ensemble des catholiques ne soit pas aussi fondamentalement opposé aux réformes de société qu'on a pu le penser, je le mesure tous les jours à travers les rencontres ordinaires de la vie paroissiale. Ces rencontres donnent l'impression d'une Eglise beaucoup plus ouverte que les caricatures entendues ici ou là ne le laissent supposer. L'immense majorité des catholiques vit dans des situations familiales et sociales similaires à celles de tous les Français.
Cela ne dispense pas de s'interroger sur le degré de crédibilité à accorder à un tel sondage.
Première question : les personnes interrogées. Il y en a eu 994. Parmi elles, 8% de pratiquants réguliers, soit 80 personnes. Ce sont elles qui parlent au nom des cinq millions de Français qui vont à la messe le dimanche. Les chiffres se passent ici de commentaires.
Deuxième question : qu'est-ce qu'un pratiquant "régulier" ? "Occasionnel" ? "Non pratiquant" ? Depuis les enquêtes des années 1950 orchestrées par le chanoine Boulart, c'est la fréquentation de la messe le dimanche qui a servi à évaluer la place du catholicisme dans la société française. En trois quarts de siècle, la France et l'Eglise ont changé, les manières de croire se sont bouleversées. La pratique dominicale n'est plus qu'une des dimensions permettant de mesurer la vitalité de l'Eglise dans notre pays. Une enquête nationale ne permet pas, en outre, de prendre en compte la variété des situations locales, la différence qui se creuse entre rural et urbain, et surtout la réalité d'un sentiment d'appartenance à l'Eglise, forcément diffus, sinon ambigu.
Troisième remarque, les questions posées ("Approuvez-vous ou désapprouvez-vous le droit à l'IVG ? Le droit au mariage pour les couples homosexuels ? Le droit à l'adoption pour ces mêmes couples ?") ne donnent pas dans la nuance. Elles ne font que mettre en évidence le manque de connaissance des éléments essentiels du débat : ainsi, à strictement parler, il n'y a toujours pas dans notre pays de droit à l'IVG ; de même, on ne peut pas être partisan du mariage entre personnes de même sexe en leur refusant le droit d'adopter.
Conclusion : on attend toujours la vraie enquête sur l'opinion des catholiques de France... Une enquête au cours de laquelle seraient menés de véritables entretiens, et non pas posées une dizaine de questions auxquelles on ne peut raisonnablement pas simplement répondre par "Oui" ou "Non". Une enquête qui commencerait par la constitution d'un échantillon vraiment représentatif du catholicisme dans sa diversité. Une enquête, enfin, qui admettrait que l'on ne peut pas sonder l'insondable : la foi, et les convictions éthiques profondes des uns et des autres.
Qu'une réforme institutionnellement adoptée soit plus facile à accepter, soit. Que l'ensemble des catholiques ne soit pas aussi fondamentalement opposé aux réformes de société qu'on a pu le penser, je le mesure tous les jours à travers les rencontres ordinaires de la vie paroissiale. Ces rencontres donnent l'impression d'une Eglise beaucoup plus ouverte que les caricatures entendues ici ou là ne le laissent supposer. L'immense majorité des catholiques vit dans des situations familiales et sociales similaires à celles de tous les Français.
Cela ne dispense pas de s'interroger sur le degré de crédibilité à accorder à un tel sondage.
Première question : les personnes interrogées. Il y en a eu 994. Parmi elles, 8% de pratiquants réguliers, soit 80 personnes. Ce sont elles qui parlent au nom des cinq millions de Français qui vont à la messe le dimanche. Les chiffres se passent ici de commentaires.
Deuxième question : qu'est-ce qu'un pratiquant "régulier" ? "Occasionnel" ? "Non pratiquant" ? Depuis les enquêtes des années 1950 orchestrées par le chanoine Boulart, c'est la fréquentation de la messe le dimanche qui a servi à évaluer la place du catholicisme dans la société française. En trois quarts de siècle, la France et l'Eglise ont changé, les manières de croire se sont bouleversées. La pratique dominicale n'est plus qu'une des dimensions permettant de mesurer la vitalité de l'Eglise dans notre pays. Une enquête nationale ne permet pas, en outre, de prendre en compte la variété des situations locales, la différence qui se creuse entre rural et urbain, et surtout la réalité d'un sentiment d'appartenance à l'Eglise, forcément diffus, sinon ambigu.
Troisième remarque, les questions posées ("Approuvez-vous ou désapprouvez-vous le droit à l'IVG ? Le droit au mariage pour les couples homosexuels ? Le droit à l'adoption pour ces mêmes couples ?") ne donnent pas dans la nuance. Elles ne font que mettre en évidence le manque de connaissance des éléments essentiels du débat : ainsi, à strictement parler, il n'y a toujours pas dans notre pays de droit à l'IVG ; de même, on ne peut pas être partisan du mariage entre personnes de même sexe en leur refusant le droit d'adopter.
Conclusion : on attend toujours la vraie enquête sur l'opinion des catholiques de France... Une enquête au cours de laquelle seraient menés de véritables entretiens, et non pas posées une dizaine de questions auxquelles on ne peut raisonnablement pas simplement répondre par "Oui" ou "Non". Une enquête qui commencerait par la constitution d'un échantillon vraiment représentatif du catholicisme dans sa diversité. Une enquête, enfin, qui admettrait que l'on ne peut pas sonder l'insondable : la foi, et les convictions éthiques profondes des uns et des autres.
vendredi 21 février 2014
Retour sur le Net : le genre pour les nuls ; Judith Butler et Edith Stein.
Mon dernier post, fumeux - au sens propre - avait été écrit entre deux papes. Depuis, rien : simplement le sentiment de n'avoir pas grand-chose à dire de nouveau ; et aussi, beaucoup de temps à consacrer à un autre travail d'écriture, plus durable et qui verra peut-être le jour s'il plaît à un éditeur.Et voilà que l'envie de reprendre le clavier est revenue. Moins pour faire connaître des moments de la vie de curé que pour partager lectures, idées qui passent, travaux en cours.
Dans la série "textes à faire tourner", voici quatre pages, pondues par le Service "Famille et Société" de l'Eglise de France. Elles veulent faire le point, sans en rajouter à la polémique, sur la question du genre aujourd'hui, en vue de "distinguer les postures excessives de ce qui est humanisant." Pour éviter de jeter le bébé avec l'eau du bain, en quelque sorte, et rappeler que ne pas réduire les sexes aux rôles sociaux qui leur sont assignés est un progrès. Et, du même coup, éviter les caricatures et les invectives (l'espoir fait vivre).
Ces pages renvoient, de manière fort intéressante, à d'autres, publiées en 2012 dans la très sérieuse Revue d'éthique et de théologie morale ; Cécile Rastoin y oppose, non sans audace, Judith Butler et Edith Stein, cela mérite d'aller au bout de cet article dense et documenté, écrit par la traductrice de la bienheureuse carmélite qui avait dès 1932 pointé la difficulté de distinguer l'inné de l'acquis dans ce que nous nommons "masculin" et "féminin".
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mercredi 13 mars 2013
Tous accros à la fumée
"Je ne dirai plus que l’Église est trop dans la culture écrite et pas assez dans le langage de l'image" : Sr Nathalie Becquart, directrice du Service national pour l'évangélisation des jeunes (@SrNatB) twitte, comme tout le monde, à propos de cette petite cheminée moche sur laquelle les télés du monde entier sont braquées (pour la voir en direct sur votre iPhone, installez ThePopeApp).
Hier, un journaliste de Cherie FM m'interroge par téléphone : "Qu'est-ce que ça va changer pour vous et votre paroisse, l'élection du pape ?"
Grosse question. La réponse est : à la fois rien du tout et plein de choses.
Rien du tout : il faut savoir raison garder. Une paroisse, après tout, ce sont d'abord des baptêmes, des mariages, des obsèques, du caté, la messe du dimanche et l'annonce de l’Évangile dans un quartier. Ce n'est pas l'élection d'un nouveau pape qui va arrêter un système en place depuis 1215. La vie d'un curé est d'abord fonction des paroissiens et de l'évêque. Le pape est loin.
Seulement voilà, cette réponse pose problème. D'abord au journaliste, qui n'a déjà pas grand-chose à se mettre sous la dent, puisqu'on a maintenant fait le tour des 40 papabili, filmé sous toutes les coutures le poêle de la Sixtine et installé les webcams sur les terrasses de la Via Conciliazione. Il doit se dire : ces curés, pour une fois qu'on parle d'eux, ils disent qu'il n'y a rien à dire.
Il faut donc quitter le terrain du raisonnable et constater que tout le monde succombe à la fascination d'un rituel jugé pourtant si souvent archaïque... On peut être sûr que l'élu, quel qu'il soit mais plus encore s'il a un tant soit peu de goût pour les médias, n'aura pas une minute de tranquillité jusqu'à sa mort (ou sa démission). Et, selon ce qu'il sera et ce qu'il dira, l'image de toute l’Église, donc des diocèses, donc des paroisses, des curés, des cathos, en sera affectée. Donc, cette élection risque de changer beaucoup de choses. C'est irrationnel, mais c'est comme ça.
Alors, qu'est-ce qu'on doit dire à un journaliste qui vous pose la question et qui ne sait plus à quel saint se vouer puisqu'on ne lui dit rien ? A la réponse "Ça ne change rien", j'ai senti la déception pointer au bout du fil... Peut-être faudrait-il dire : "Ça changera forcément le regard des gens."
jeudi 15 novembre 2012
Jamais devant les copains.
L'enseignement catholique permet quelque chose que les écoles laïques interdisent : on peut aborder avec les élèves les questions de foi, en-dehors de tout prosélytisme. Au lycée Saint-Joseph de Dijon, il existe un "temps d'échange" hebdomadaire, animé par divers intervenants sur un tas de sujet, auquel toutes les classes participent, et dans lequel l'aumônerie intervient à trois reprises, sur le sujet : "À quoi ça sert de croire ?"
C'était mardi dernier. Je rencontrai une classe de seconde, qui avait discuté la fois précédente de ce en quoi ils croient. Je connaissais les réponses par Dominique, l'adjointe en pastorale : tous croient en leur famille, en leurs amis, certains en des valeurs, un seul en Dieu. Comme par hasard, c'est aussi le seul musulman de la classe, qui me dit au cours de la discussion n'avoir jamais rencontré un seul chrétien de sa vie.
Après la séance, Dominique me dit : Un Tel là au fond, il vient très souvent à l'aumônerie ; tel autre a fait sa confirmation l'an dernier ; un autre encore est un pilier du groupe de jeunes de sa paroisse. Aucun n'a fait part, non seulement de ses convictions, mais même de son expérience de vie en Église.
C'était mardi dernier. Je rencontrai une classe de seconde, qui avait discuté la fois précédente de ce en quoi ils croient. Je connaissais les réponses par Dominique, l'adjointe en pastorale : tous croient en leur famille, en leurs amis, certains en des valeurs, un seul en Dieu. Comme par hasard, c'est aussi le seul musulman de la classe, qui me dit au cours de la discussion n'avoir jamais rencontré un seul chrétien de sa vie.
Après la séance, Dominique me dit : Un Tel là au fond, il vient très souvent à l'aumônerie ; tel autre a fait sa confirmation l'an dernier ; un autre encore est un pilier du groupe de jeunes de sa paroisse. Aucun n'a fait part, non seulement de ses convictions, mais même de son expérience de vie en Église.
dimanche 4 novembre 2012
Fin de série
Voilà, c'est fini. Les flics ont tout nettoyé, ce filou de père supérieur à été viré par l'autre crapule en soutane rouge, et Dominique est enfin aux manettes pour remettre de l'ordre dans le chaos. Le séminaire est définitivement (?) parti en vrille, mais sur les cinq séminaristes, trois finalement ont tenu le coup, et les deux autres n'ont sans doute pas dit leur dernier mot. La deuxième saison est paraît-il déjà dans les tuyaux, on l'espère mieux documentée que la première, mais on se doute tout de même que le bazar va revenir, tant il semble appartenir à l'essence même de l’Église.
Comme tout a déjà été à peu-près dit sur le caractère caricatural des personnages et des situations, voire la naïveté de certains dialogues (ah, cette tête d’œuf de secrétaire qui veut envoyer le Secours catholique nettoyer les ordures devant la basilique, mais où a-t-il trouvé une idée pareille ?), je m'abstiendrai d'en rajouter une couche. Mais quand même : en une seule année, il s'en est passé plus dans ce séminaire que dans toute une vie de prof. Ils en auront des choses à raconter aux jeunes, les Guillaume et compagnie, quand ils seront de gros curés repus de messes, au cuir tanné par les enterrements.
Tout de même, une question : pourquoi tout le monde est-il si triste ? Car autant que je m'en souvienne, les plus beaux fous-rires de ma vie, c'est à la chapelle du séminaire, dans la salle à manger, pendant les cours aussi, que je les ai piqués... J'en témoigne ici : le séminaire ne paraît triste qu'à ceux qui n'ont rien à y faire.
Alors, comment se fait-il que, comme quelques centaines de milliers de téléspectateurs, j'aie pris autant de plaisir a suivre cette intrigue abracadabrante ?
D'abord parce que, sans être génialement réalisée, la série se laisse regarder, les acteurs sont bons, et les personnages finalement plutôt sympathiques.
Mais aussi, parce que, au fil des épisodes, j'ai cherché, comme tout le monde, à répondre à deux questions.
La première : comment un Église aussi débile et gouvernée par de pareils incapables fait-elle pour afficher depuis deux mille ans une santé aussi éclatante ? Entendons-nous bien : Benoît XVI n'est pas Grégoire XVII, le président des évêques de France ne pense pas qu'à sa soutane, bref tout ce qui est dit dans la série relève de la fiction. Mais bon, dans la vraie vie, ils ont aussi leurs défauts. Quant à l'Eglise, elle n'est pas en super-forme, mais elle est toujours là. Alors, derrière le roman, le message est assez juste : là où il y a de l'homme, il y a de l'hommerie, et si l'Eglise survit à toutes ces turpitudes, c'est qu'il doit bien y avoir autre chose derrière.
La deuxième : qu'est-ce qui fait que de jeunes hommes, que rien ne distingue en apparence d'autres jeunes de leur génération, continuent à vouloir se consacrer à Dieu dans le sacerdoce ? C'est pour moi la grande réussite du film : ne pas se prononcer là-dessus. Reprendre, à son insu peut-être, le "tout est grâce" de Thérèse et de Bernanos. Car finalement, malgré (ou avec, ou à cause de ?) tout ce qui leur arrive, leurs péchés, leurs misères, leurs erreurs de parcours, on sent bien qu'à la fin de la Xième saison, ils vont y arriver, les gars, à l'ordination. Et qu'ils vont nous faire de bien braves curés. Alors, le prêtre que je suis, et tous ceux que je connais, reconnaissent en eux quelque chose de leur propre histoire : quand Dieu a quelque chose dans la tête, pas facile de le faire changer d'avis.
Comme tout a déjà été à peu-près dit sur le caractère caricatural des personnages et des situations, voire la naïveté de certains dialogues (ah, cette tête d’œuf de secrétaire qui veut envoyer le Secours catholique nettoyer les ordures devant la basilique, mais où a-t-il trouvé une idée pareille ?), je m'abstiendrai d'en rajouter une couche. Mais quand même : en une seule année, il s'en est passé plus dans ce séminaire que dans toute une vie de prof. Ils en auront des choses à raconter aux jeunes, les Guillaume et compagnie, quand ils seront de gros curés repus de messes, au cuir tanné par les enterrements.
Tout de même, une question : pourquoi tout le monde est-il si triste ? Car autant que je m'en souvienne, les plus beaux fous-rires de ma vie, c'est à la chapelle du séminaire, dans la salle à manger, pendant les cours aussi, que je les ai piqués... J'en témoigne ici : le séminaire ne paraît triste qu'à ceux qui n'ont rien à y faire.
Alors, comment se fait-il que, comme quelques centaines de milliers de téléspectateurs, j'aie pris autant de plaisir a suivre cette intrigue abracadabrante ?
D'abord parce que, sans être génialement réalisée, la série se laisse regarder, les acteurs sont bons, et les personnages finalement plutôt sympathiques.
Mais aussi, parce que, au fil des épisodes, j'ai cherché, comme tout le monde, à répondre à deux questions.
La première : comment un Église aussi débile et gouvernée par de pareils incapables fait-elle pour afficher depuis deux mille ans une santé aussi éclatante ? Entendons-nous bien : Benoît XVI n'est pas Grégoire XVII, le président des évêques de France ne pense pas qu'à sa soutane, bref tout ce qui est dit dans la série relève de la fiction. Mais bon, dans la vraie vie, ils ont aussi leurs défauts. Quant à l'Eglise, elle n'est pas en super-forme, mais elle est toujours là. Alors, derrière le roman, le message est assez juste : là où il y a de l'homme, il y a de l'hommerie, et si l'Eglise survit à toutes ces turpitudes, c'est qu'il doit bien y avoir autre chose derrière.
La deuxième : qu'est-ce qui fait que de jeunes hommes, que rien ne distingue en apparence d'autres jeunes de leur génération, continuent à vouloir se consacrer à Dieu dans le sacerdoce ? C'est pour moi la grande réussite du film : ne pas se prononcer là-dessus. Reprendre, à son insu peut-être, le "tout est grâce" de Thérèse et de Bernanos. Car finalement, malgré (ou avec, ou à cause de ?) tout ce qui leur arrive, leurs péchés, leurs misères, leurs erreurs de parcours, on sent bien qu'à la fin de la Xième saison, ils vont y arriver, les gars, à l'ordination. Et qu'ils vont nous faire de bien braves curés. Alors, le prêtre que je suis, et tous ceux que je connais, reconnaissent en eux quelque chose de leur propre histoire : quand Dieu a quelque chose dans la tête, pas facile de le faire changer d'avis.
mercredi 3 octobre 2012
Nouvelle évangélisation (4) : aimer le monde en s'opposant à lui.
Koz et Doudette sont deux blogueurs invétérés. A la fois semblables, et absolument différents. Leur dernier billet, dans lequel l'un répond à l'autre, illustre à merveille ce qu'il y a de "nouveau" dans la "nouvelle évangélisation" : il ne s'agit pas seulement d'inventer de nouvelles méthodes pour une évangélisation plus performante, mais de répondre à une évolution des mentalités en parlant un langage nouveau. Et leur dialogue permet de comprendre pourquoi, aujourd'hui, et malgré tous les efforts des enfants de Vatican II, l’Église (catholique, s'entend) ne peut être qu'à contre-courant de son temps, et pourquoi elle est, envers et contre tout, contrainte d'aimer ce temps-ci comme elle l'a toujours fait.
Koz et Doudette, en apparence, tout les oppose : d'un côté, une femme, juive, libérale, athée, qui reprend à son compte l'expression "ni Dieu, ni maître" ; de l'autre, un catho capable de digérer toutes les couleuvres que l’Église lui fera avaler, tant il fait profession de fidélité inébranlable au magistère.
Pourtant, dans leurs veines, circule le même sang spirituel. "Spirituel", au sens de l'esprit commun d'un monde et d'une époque. Ils ne font confiance qu'à leur raison, nourrissent un amour immodéré de la liberté, ne reconnaissent d'autre autorité que celle de la loi (et comme ils sont juristes, on se doute que même la loi...). On devine que la vie idéale, pour eux, c'est celle qu'ils construisent à leur guise.
Cet idéal pourrait faire d'eux d'insupportables égoïstes. Il n'en est rien, car ils sont capables de le questionner, et ils le font en ligne quotidiennement. Doudette ne croit pas en Dieu, mais il lui arrive de prier ; Koz avoue son égotisme, mais il sait comme Newman que c'est là que réside la vraie modestie (Oui, Koz a lu Newman).
En réalité, Koz et Doudette sont comme tout le monde : des gens qui s'en remettent d'abord à eux-mêmes, qui se rient des traditions, qui n'aiment pas être emprisonnés dans des institutions, qui demandent qu'on leur donne raison de tout, qui pensent qu'une vie réussie est une vie qu'ils ont construite eux-mêmes, qui vivent dans un monde créé par les hommes. Or, l’Évangile, c'est a priori le contraire : le monde est créé par Dieu, une vie réussie est une vie perdue, il y a plein de choses qui ne s’expliquent pas, et tout ça est affirmé froidement au nom de la tradition par l'institution la plus caricaturale qui puisse s'imaginer (l’Église catholique, ma mère). D'où un gros malaise. On voit bien que plus ça va, plus le fossé ne peut que se creuser, en apparence du moins, entre l’Église et ce monde-ci.
C'est là que les histoires de Koz et de Doudette nous intéressent. A cause des questions qu'ils se posent. Car petit à petit, un doute s'est insinué en eux. Et si, finalement, la vie était donnée plus que construite ? Mais alors, donné par qui ? Y a-t-il un don s'il n'y a pas de donateur ?
C'est là que j'ai envie de les prendre par la main. On continue à se questionner. On pense aux grands moments où l'on reçoit sa vie de quelqu'un d'autre. A la naissance - ou au moment où on donne soi-même la vie. A l'amour. A la mort, qui nous rappelle que nous ne sommes décidément pas les maîtres de cette foutue vie. D'où vient cette émotion qui s'empare de toi, à la naissance de chacun de tes enfants ? Pourquoi cette chaleur qui t'envahit au moment où tu parles de toi à celle que tu aimes ? Quel est cet abîme qui s'est creusé au jour où ton frère est mort ? Ces moments-là sont des moments où le ciel s'est ouvert - c'est-à-dire : où est apparu quelque chose d'une vie plus grande. Pile poil les moments où l’Église nous rejoint - baptême, mariage, funérailles. Je parle de l’Église parce que je suis catho, hein Doudette, mais je serais autre chose, je pense que je dirai à peu-près pareil sans parler d'elle.
Je continue. Quand on reçoit, on dit quoi ? On dit "merci". Oui, mais à qui ? Justement. L’eucharistie, chez nous, c'est ça : le Merci que l'homme dit à son Dieu. Et on devient débiteur - la prière que Jésus nous a apprise demande à Dieu de nous remettre nos dettes, parce que cette dette-là nous ne pourrons jamais la rembourser.
On pourrait continuer ; aux limites de la modernité, il y a place pour une catéchèse pour l'homme (la femme, puisqu'il faut toujours préciser) moderne. On comprend pourquoi l’Eglise va à contre-courant du monde, et pourquoi elle s'en prend plein la tronche. On comprend aussi que ce monde rêvé n'est pas un monde idéal, et que l'honnêteté conduit forcément à le questionner, à envisager une vie autre, à s'y engager peut-être. Si la foi n'est pas alors en jeu, vous conviendrez qu'elle n'est pas bien loin, et qu'il y a là un boulevard pour l’Évangile. Enfin, on comprend pourquoi l’Église est condamnée à aimer ce monde avec lequel elle est si profondément en désaccord : car ce qu'on vient d'écrire ne peut être entendu que sur la toile de fond d'une bienveillance profonde, d'un amour sincère pour les personnes à qui on s'adresse, d'une vie fraternelle. Il ne s'agit pas de juger : il s'agit de faire comprendre que la voie sur laquelle on s'engage est sans issue. Il ne s'agit pas de condamner ou de punir, mais d'appeler à la conversion. Jésus ne fait rien d'autre, lorsqu'il annonce que le Royaume de son Père est tout proche de nous.
Koz et Doudette, en apparence, tout les oppose : d'un côté, une femme, juive, libérale, athée, qui reprend à son compte l'expression "ni Dieu, ni maître" ; de l'autre, un catho capable de digérer toutes les couleuvres que l’Église lui fera avaler, tant il fait profession de fidélité inébranlable au magistère.
Pourtant, dans leurs veines, circule le même sang spirituel. "Spirituel", au sens de l'esprit commun d'un monde et d'une époque. Ils ne font confiance qu'à leur raison, nourrissent un amour immodéré de la liberté, ne reconnaissent d'autre autorité que celle de la loi (et comme ils sont juristes, on se doute que même la loi...). On devine que la vie idéale, pour eux, c'est celle qu'ils construisent à leur guise.
Cet idéal pourrait faire d'eux d'insupportables égoïstes. Il n'en est rien, car ils sont capables de le questionner, et ils le font en ligne quotidiennement. Doudette ne croit pas en Dieu, mais il lui arrive de prier ; Koz avoue son égotisme, mais il sait comme Newman que c'est là que réside la vraie modestie (Oui, Koz a lu Newman).
En réalité, Koz et Doudette sont comme tout le monde : des gens qui s'en remettent d'abord à eux-mêmes, qui se rient des traditions, qui n'aiment pas être emprisonnés dans des institutions, qui demandent qu'on leur donne raison de tout, qui pensent qu'une vie réussie est une vie qu'ils ont construite eux-mêmes, qui vivent dans un monde créé par les hommes. Or, l’Évangile, c'est a priori le contraire : le monde est créé par Dieu, une vie réussie est une vie perdue, il y a plein de choses qui ne s’expliquent pas, et tout ça est affirmé froidement au nom de la tradition par l'institution la plus caricaturale qui puisse s'imaginer (l’Église catholique, ma mère). D'où un gros malaise. On voit bien que plus ça va, plus le fossé ne peut que se creuser, en apparence du moins, entre l’Église et ce monde-ci.
C'est là que les histoires de Koz et de Doudette nous intéressent. A cause des questions qu'ils se posent. Car petit à petit, un doute s'est insinué en eux. Et si, finalement, la vie était donnée plus que construite ? Mais alors, donné par qui ? Y a-t-il un don s'il n'y a pas de donateur ?
C'est là que j'ai envie de les prendre par la main. On continue à se questionner. On pense aux grands moments où l'on reçoit sa vie de quelqu'un d'autre. A la naissance - ou au moment où on donne soi-même la vie. A l'amour. A la mort, qui nous rappelle que nous ne sommes décidément pas les maîtres de cette foutue vie. D'où vient cette émotion qui s'empare de toi, à la naissance de chacun de tes enfants ? Pourquoi cette chaleur qui t'envahit au moment où tu parles de toi à celle que tu aimes ? Quel est cet abîme qui s'est creusé au jour où ton frère est mort ? Ces moments-là sont des moments où le ciel s'est ouvert - c'est-à-dire : où est apparu quelque chose d'une vie plus grande. Pile poil les moments où l’Église nous rejoint - baptême, mariage, funérailles. Je parle de l’Église parce que je suis catho, hein Doudette, mais je serais autre chose, je pense que je dirai à peu-près pareil sans parler d'elle.
Je continue. Quand on reçoit, on dit quoi ? On dit "merci". Oui, mais à qui ? Justement. L’eucharistie, chez nous, c'est ça : le Merci que l'homme dit à son Dieu. Et on devient débiteur - la prière que Jésus nous a apprise demande à Dieu de nous remettre nos dettes, parce que cette dette-là nous ne pourrons jamais la rembourser.
On pourrait continuer ; aux limites de la modernité, il y a place pour une catéchèse pour l'homme (la femme, puisqu'il faut toujours préciser) moderne. On comprend pourquoi l’Eglise va à contre-courant du monde, et pourquoi elle s'en prend plein la tronche. On comprend aussi que ce monde rêvé n'est pas un monde idéal, et que l'honnêteté conduit forcément à le questionner, à envisager une vie autre, à s'y engager peut-être. Si la foi n'est pas alors en jeu, vous conviendrez qu'elle n'est pas bien loin, et qu'il y a là un boulevard pour l’Évangile. Enfin, on comprend pourquoi l’Église est condamnée à aimer ce monde avec lequel elle est si profondément en désaccord : car ce qu'on vient d'écrire ne peut être entendu que sur la toile de fond d'une bienveillance profonde, d'un amour sincère pour les personnes à qui on s'adresse, d'une vie fraternelle. Il ne s'agit pas de juger : il s'agit de faire comprendre que la voie sur laquelle on s'engage est sans issue. Il ne s'agit pas de condamner ou de punir, mais d'appeler à la conversion. Jésus ne fait rien d'autre, lorsqu'il annonce que le Royaume de son Père est tout proche de nous.
mardi 2 octobre 2012
En attendant de reprendre le fil de mes billets...
... Deux liens à honorer :
- Ce soir à 18h30 : marche silencieuse à Grenoble, en mémoire de Kevin et Sofiane, massacrés la semaine dernière dans un joli jardin public au pied des montagnes...
Kevin est le fils d'une amie d'amie, si on ne peut pas marcher, on peut au moins prier.
- Quand vous aurez un peu de temps devant vous : allez voir l'admirable texte de la conférence des évêques de France à propos du "mariage pour tous". Il me dispense d'ajouter mon grain de sel au débat... Tout y est dit, avec respect, mieux : amour. C'est long (dix pages). Mais on ne peut pas dire en trois lignes tout ce qu'il y a à dire sur ce sujet : à la fois, qu'on ne peut pas être d'accord avec un projet à ce point bâclé, qui remet en cause autant de choix fondamentaux pour notre société ; et que l'amour, quel qu'il soit, est toujours digne de considération.
- Ce soir à 18h30 : marche silencieuse à Grenoble, en mémoire de Kevin et Sofiane, massacrés la semaine dernière dans un joli jardin public au pied des montagnes...
Kevin est le fils d'une amie d'amie, si on ne peut pas marcher, on peut au moins prier.
- Quand vous aurez un peu de temps devant vous : allez voir l'admirable texte de la conférence des évêques de France à propos du "mariage pour tous". Il me dispense d'ajouter mon grain de sel au débat... Tout y est dit, avec respect, mieux : amour. C'est long (dix pages). Mais on ne peut pas dire en trois lignes tout ce qu'il y a à dire sur ce sujet : à la fois, qu'on ne peut pas être d'accord avec un projet à ce point bâclé, qui remet en cause autant de choix fondamentaux pour notre société ; et que l'amour, quel qu'il soit, est toujours digne de considération.
vendredi 28 septembre 2012
Prêtres, paroisses, nouvelle évangélisation (3)
Un des bons côtés de la modernité, c'est qu'elle nous force à mieux parler de la foi : non pas une somme de connaissances sur Dieu, mais la connaissance de Dieu. Explication : nous pouvons connaître des tas de choses sur des tas de gens sans les connaître vraiment ; ainsi en va-t-il de Dieu : ce n'est pas parce que nous savons des choses sur lui que nous le connaissons. La foi est de l'ordre de l'expérience, de la rencontre, de l'amitié avec une personne. C'est à partir de cette rencontre que nous pouvons construire un discours sur Dieu, nous mettre à l'écoute de sa Parole, nous efforcer de vivre selon ses commandements, bref de croyants devenir disciples (c'est d'ailleurs dans ces termes que s'exprime le document préparatoire au Synode romain à venir sur la nouvelle évangélisation).
Évangéliser, c'est d'abord faire des croyants, c'est-à-dire permettre à des personnes de rencontrer Dieu, et plus spécifiquement le Dieu de Jésus-Christ. C'est là que nos bonnes vieilles paroisses se révèlent d'irremplaçables outils d'évangélisation. D'abord parce qu'elles sont un formidable réseau de lieux de prière. Dès qu'une église est ouverte, il y a des gens, de tous âges, de toutes conditions sociales, de toutes religions, pour entrer et vivre quelque chose que l'on ne trouve nulle part ailleurs - le silence, le recueillement, le temps donné à rien d'autre qu'à Celui qui est là et à qui on parle dans le secret. Ouvrez votre église le matin, installez une statue, un carton de cierge et un tronc, repassez le soir : vous verrez ce qui s'est passé.
Lieux de prière, les églises sont aussi des lieux de célébration. La liturgie est une autre manière d'expérimenter la foi. Là encore, les paroisses possèdent un patrimoine unique, qu'elles ne doivent brader à aucun prix : la célébration des sacrements et des rites de l’Église est un temps qui ne laisse personne indifférent, à condition qu'on en fasse de véritables occasions de rencontrer Dieu. Entendre un papa et une maman parler avec tendresse du baptême de leur enfant, voir de jeunes mariés retrouver les photos de leur mariage, sentir l'émotion des familles lors de la préparation et de la célébration des obsèques, dire à ceux qui veulent rencontrer le prêtre "Le meilleur moyen de me voir, c'est de venir à la messe, j'y suis tous les dimanches", inciter les parents du caté à accompagner leurs enfants le dimanche à l'office... Tant d'occasions de vérifier qu'il n'y a pas d'un côté la foi, de l'autre la pratique, mais que la pratique est la foi, car elle est le lieu privilégié d'une rencontre avec le Dieu de Jésus-Christ.
L'importance renouvelée accordée à la liturgie et à l'église comme lieu de prière et non pas seulement de rassemblement est un point qui n'est pas compris par tout le monde. Évangéliser, n'est-ce pas plutôt aller à la rencontre des gens ? Pourquoi ne pas célébrer l'eucharistie, les sacrements, dans les maisons particulières ? Les mariages, près du lieu où aura lieu la réception ? Les obsèques au funérarium ou au crématorium ? D'où, quand on aborde ce sujet, le sentiment diffus d'un retour en arrière, d'une insistance sur une pratique religieuse que l'on pensait avoir dépassée, ou du moins largement relativisée.
Il me semble que cette incompréhension a une origine profonde : on ne réalise pas à quel point le changement de culture qui a été vécu avec l'entrée dans la modernité, puis dans l'hyper-modernité d'aujourd'hui, a transformé le but poursuivi dans la pastorale. Il y a encore quarante ans - à l'époque où j'allais moi-même au catéchisme - quasiment tout le monde était baptisé, connaissait la liturgie, avait une culture chrétienne minimum. En un mot : tout le monde était présumé croyant, et était déjà rentré dans une église. De ces croyants, il s'agissait de faire des disciples, c'est-à-dire leur proposer de se mettre à la suite du Christ en écoutant ses conseils, en s'efforçant de vivre selon sa Parole. Il s'agissait d'approfondir une pratique souvent sociologique, d'en faire découvrir le sens, de traduire sa foi dans la vie quotidienne.
Le monde a changé - et c'est pour cela qu'il est important de penser une nouvelle évangélisation : très peu de personnes, surtout parmi les jeunes, fréquentent l'eucharistie du dimanche ; de moins en moins d'entre eux sont baptisés ; il importe donc de permettre à ceux qui viennent de faire l'expérience de la foi. Dans ce monde-là, la foi et la pratique ne s'opposent pas, mieux : elles ne sont pas le prolongement l'une de l'autre, comme si la pratique était l'actualisation de la foi. La pratique religieuse est le lieu même de l'expérience de foi.
Évangéliser, c'est d'abord faire des croyants, c'est-à-dire permettre à des personnes de rencontrer Dieu, et plus spécifiquement le Dieu de Jésus-Christ. C'est là que nos bonnes vieilles paroisses se révèlent d'irremplaçables outils d'évangélisation. D'abord parce qu'elles sont un formidable réseau de lieux de prière. Dès qu'une église est ouverte, il y a des gens, de tous âges, de toutes conditions sociales, de toutes religions, pour entrer et vivre quelque chose que l'on ne trouve nulle part ailleurs - le silence, le recueillement, le temps donné à rien d'autre qu'à Celui qui est là et à qui on parle dans le secret. Ouvrez votre église le matin, installez une statue, un carton de cierge et un tronc, repassez le soir : vous verrez ce qui s'est passé.
Lieux de prière, les églises sont aussi des lieux de célébration. La liturgie est une autre manière d'expérimenter la foi. Là encore, les paroisses possèdent un patrimoine unique, qu'elles ne doivent brader à aucun prix : la célébration des sacrements et des rites de l’Église est un temps qui ne laisse personne indifférent, à condition qu'on en fasse de véritables occasions de rencontrer Dieu. Entendre un papa et une maman parler avec tendresse du baptême de leur enfant, voir de jeunes mariés retrouver les photos de leur mariage, sentir l'émotion des familles lors de la préparation et de la célébration des obsèques, dire à ceux qui veulent rencontrer le prêtre "Le meilleur moyen de me voir, c'est de venir à la messe, j'y suis tous les dimanches", inciter les parents du caté à accompagner leurs enfants le dimanche à l'office... Tant d'occasions de vérifier qu'il n'y a pas d'un côté la foi, de l'autre la pratique, mais que la pratique est la foi, car elle est le lieu privilégié d'une rencontre avec le Dieu de Jésus-Christ.
L'importance renouvelée accordée à la liturgie et à l'église comme lieu de prière et non pas seulement de rassemblement est un point qui n'est pas compris par tout le monde. Évangéliser, n'est-ce pas plutôt aller à la rencontre des gens ? Pourquoi ne pas célébrer l'eucharistie, les sacrements, dans les maisons particulières ? Les mariages, près du lieu où aura lieu la réception ? Les obsèques au funérarium ou au crématorium ? D'où, quand on aborde ce sujet, le sentiment diffus d'un retour en arrière, d'une insistance sur une pratique religieuse que l'on pensait avoir dépassée, ou du moins largement relativisée.
Il me semble que cette incompréhension a une origine profonde : on ne réalise pas à quel point le changement de culture qui a été vécu avec l'entrée dans la modernité, puis dans l'hyper-modernité d'aujourd'hui, a transformé le but poursuivi dans la pastorale. Il y a encore quarante ans - à l'époque où j'allais moi-même au catéchisme - quasiment tout le monde était baptisé, connaissait la liturgie, avait une culture chrétienne minimum. En un mot : tout le monde était présumé croyant, et était déjà rentré dans une église. De ces croyants, il s'agissait de faire des disciples, c'est-à-dire leur proposer de se mettre à la suite du Christ en écoutant ses conseils, en s'efforçant de vivre selon sa Parole. Il s'agissait d'approfondir une pratique souvent sociologique, d'en faire découvrir le sens, de traduire sa foi dans la vie quotidienne.
Le monde a changé - et c'est pour cela qu'il est important de penser une nouvelle évangélisation : très peu de personnes, surtout parmi les jeunes, fréquentent l'eucharistie du dimanche ; de moins en moins d'entre eux sont baptisés ; il importe donc de permettre à ceux qui viennent de faire l'expérience de la foi. Dans ce monde-là, la foi et la pratique ne s'opposent pas, mieux : elles ne sont pas le prolongement l'une de l'autre, comme si la pratique était l'actualisation de la foi. La pratique religieuse est le lieu même de l'expérience de foi.
mercredi 19 septembre 2012
Prêtres, paroisses, nouvelle évangélisation (2)
Les personnes qui fréquentent occasionnellement ou régulièrement l’Église ont une caractéristique : elles estiment que la foi est une démarche éminemment personnelle.
Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas seulement d'affirmer l'importance de la liberté dans l'acte de croire - il n'y aurait là rien de nouveau. La vraie nouveauté est que cette foi va s'exprimer, dans le domaine liturgique en particulier, de manière à affirmer l'originalité d'une quête de Dieu qui appartient à chacun. Il y a là une question de sincérité, de vérité : appliquer platement les rites de l’Église pour un mariage, un baptême, des funérailles, est compris comme quelque chose d'hypocrite. D'où une inflation considérable de l'importance accordée à la préparation de ces célébrations, qui a pris dans l'emploi du temps des prêtres et de leurs collaborateurs une place qu'elle n'avait pas auparavant. Il y a un demi-siècle, lorsque mes parents se sont mariés, il leur avait suffi de rencontrer l'organiste pour choisir les pièces musicales qui seraient jouées lors de la messe. Aujourd'hui, chaque célébration est le fruit d'un long marchandage entre le prêtre et les personnes concernées, au cours de laquelle les uns s'efforcent d'introduire le plus possible d'éléments personnels (musiques, interventions diverses, parfois réécriture d'une partie du rituel), tandis que l'autre rappelle que l’Église ne s'invente pas purement et simplement au gré des humeurs de chacun. Celles et ceux qui choisissent de se couler dans le rituel le font également par conviction, et non par esprit d'obéissance, ce qui montre bien que tout le monde raisonne de la même manière.
Il est aisé de comprendre les difficultés rencontrées. Les prêtres sont désorientés devant certaines demandes. Le nombre important de rencontres, l'individualisation des parcours, oblige à une attention aux personnes qui encombre les agendas et donne souvent l'impression de succomber à la réunionnite. Quant aux chrétiens, ils n'acceptent pas facilement les exigences (souvent minimales) posées par leur curé, alors perçu comme autoritaire ou clérical.
Cette évolution est liée à une vague de fond, à un désir profond que nul ne songe à remettre en cause tant il est étroitement lié à nos modes de vie et semble plein de promesses d'un avenir meilleur. La vie bonne, c'est celle que l'on construit comme on l'entend, en fonction de ce que l'on ressent au fond de soi, la seule limite admise étant la gêne que l'on impose à autrui. C'est ainsi que s'explique l'évolution de nos sociétés, soucieuses de permettre à chacun de vivre cet idéal : aucune loi ne saurait être un obstacle au bonheur compris de cette manière ; la loi n'a pour but que de favoriser cet épanouissement de soi-même. La vie de foi, la vie "spirituelle" dit-on souvent, ne fait pas exception à la règle : chacun la construit, en fonction de rencontres, de lectures, d'expériences qui lui sont propres. En matière de foi, il n'est pas de loi qui compte.
Dans un tel contexte, qu'est-ce qu'évangéliser ?
C'est d'abord prendre en compte le caractère irréversible, au moins à court et moyen terme, de cette manière d'être. S'y opposer frontalement ne sert à rien, c'est même contre-productif et conduit inévitablement à des conflits destructeurs et stériles.
Mais cela ne signifie pas qu'il faille tout accepter sans discernement : il faut plutôt entrer dans une négociation, ce à quoi les prêtres ne sont pas préparés. Dans ce monde-là en effet, l'autorité donnée par l'ordination n'a pas beaucoup de poids ; chacun se situe sur un pied d'égalité, et les arguments avancés le sont au nom de la raison commune, et non de la tradition ou de l’Écriture. Un prêtre qui ne serait pas capable de justifier ses positions n'aurait d'audience qu'auprès des convaincus, ce qui serait l'exact contraire de l'évangélisation.
Évangéliser, c'est aussi éveiller à une attitude critique vis-à-vis de cette vulgate "hyper-moderne". La liberté, la possibilité d'être acteur de sa propre vie, sont certes de bonnes choses. Mais cette manière de voir, lorsqu'elle est poussée à l'extrême, devient une idéologie, qui occulte des réalités bien plus fondamentales. Est-il exact de prétendre que la vie est pure construction subjective, alors qu'elle est en réalité reçue d'autrui, dès la naissance et jusqu'à son terme ? La naissance d'un enfant est l'un des moments où l'on expérimente le plus fortement que nul ne choisit d'entrer dans l'existence. Au moment de leurs noces, les époux sont tous capables de comprendre que l'amour est un don, même s'ils ont l'impression de "construire leur couple", pour reprendre une expression malheureuse souvent utilisée par les équipes de préparation au mariage. Enfin, la mort d'un proche permet évidemment de mesurer la vanité d'un projet de vie qui s'est trouvé mis à l'épreuve par la vie elle-même et ses inévitables aléas. Ces trois remarques font apparaître toute l'importance de la célébration des temps forts de l'existence par les rites de l’Église : baptêmes, mariages, obsèques sont des moments irremplaçables au cours desquels doit être dite une parole sur le sens de la vie et l'ouverture à Dieu. Ils sont par là même des lieux essentiels de l'évangélisation. Et ce, d'autant plus qu'ils permettent également au plus grand nombre de découvrir la foi pour ce qu'elle est : une expérience de Dieu, une rencontre avec le Dieu de Jésus-Christ, qui transforme la vie de ceux qui en sont l'objet.
Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas seulement d'affirmer l'importance de la liberté dans l'acte de croire - il n'y aurait là rien de nouveau. La vraie nouveauté est que cette foi va s'exprimer, dans le domaine liturgique en particulier, de manière à affirmer l'originalité d'une quête de Dieu qui appartient à chacun. Il y a là une question de sincérité, de vérité : appliquer platement les rites de l’Église pour un mariage, un baptême, des funérailles, est compris comme quelque chose d'hypocrite. D'où une inflation considérable de l'importance accordée à la préparation de ces célébrations, qui a pris dans l'emploi du temps des prêtres et de leurs collaborateurs une place qu'elle n'avait pas auparavant. Il y a un demi-siècle, lorsque mes parents se sont mariés, il leur avait suffi de rencontrer l'organiste pour choisir les pièces musicales qui seraient jouées lors de la messe. Aujourd'hui, chaque célébration est le fruit d'un long marchandage entre le prêtre et les personnes concernées, au cours de laquelle les uns s'efforcent d'introduire le plus possible d'éléments personnels (musiques, interventions diverses, parfois réécriture d'une partie du rituel), tandis que l'autre rappelle que l’Église ne s'invente pas purement et simplement au gré des humeurs de chacun. Celles et ceux qui choisissent de se couler dans le rituel le font également par conviction, et non par esprit d'obéissance, ce qui montre bien que tout le monde raisonne de la même manière.
Il est aisé de comprendre les difficultés rencontrées. Les prêtres sont désorientés devant certaines demandes. Le nombre important de rencontres, l'individualisation des parcours, oblige à une attention aux personnes qui encombre les agendas et donne souvent l'impression de succomber à la réunionnite. Quant aux chrétiens, ils n'acceptent pas facilement les exigences (souvent minimales) posées par leur curé, alors perçu comme autoritaire ou clérical.
Cette évolution est liée à une vague de fond, à un désir profond que nul ne songe à remettre en cause tant il est étroitement lié à nos modes de vie et semble plein de promesses d'un avenir meilleur. La vie bonne, c'est celle que l'on construit comme on l'entend, en fonction de ce que l'on ressent au fond de soi, la seule limite admise étant la gêne que l'on impose à autrui. C'est ainsi que s'explique l'évolution de nos sociétés, soucieuses de permettre à chacun de vivre cet idéal : aucune loi ne saurait être un obstacle au bonheur compris de cette manière ; la loi n'a pour but que de favoriser cet épanouissement de soi-même. La vie de foi, la vie "spirituelle" dit-on souvent, ne fait pas exception à la règle : chacun la construit, en fonction de rencontres, de lectures, d'expériences qui lui sont propres. En matière de foi, il n'est pas de loi qui compte.
Dans un tel contexte, qu'est-ce qu'évangéliser ?
C'est d'abord prendre en compte le caractère irréversible, au moins à court et moyen terme, de cette manière d'être. S'y opposer frontalement ne sert à rien, c'est même contre-productif et conduit inévitablement à des conflits destructeurs et stériles.
Mais cela ne signifie pas qu'il faille tout accepter sans discernement : il faut plutôt entrer dans une négociation, ce à quoi les prêtres ne sont pas préparés. Dans ce monde-là en effet, l'autorité donnée par l'ordination n'a pas beaucoup de poids ; chacun se situe sur un pied d'égalité, et les arguments avancés le sont au nom de la raison commune, et non de la tradition ou de l’Écriture. Un prêtre qui ne serait pas capable de justifier ses positions n'aurait d'audience qu'auprès des convaincus, ce qui serait l'exact contraire de l'évangélisation.
Évangéliser, c'est aussi éveiller à une attitude critique vis-à-vis de cette vulgate "hyper-moderne". La liberté, la possibilité d'être acteur de sa propre vie, sont certes de bonnes choses. Mais cette manière de voir, lorsqu'elle est poussée à l'extrême, devient une idéologie, qui occulte des réalités bien plus fondamentales. Est-il exact de prétendre que la vie est pure construction subjective, alors qu'elle est en réalité reçue d'autrui, dès la naissance et jusqu'à son terme ? La naissance d'un enfant est l'un des moments où l'on expérimente le plus fortement que nul ne choisit d'entrer dans l'existence. Au moment de leurs noces, les époux sont tous capables de comprendre que l'amour est un don, même s'ils ont l'impression de "construire leur couple", pour reprendre une expression malheureuse souvent utilisée par les équipes de préparation au mariage. Enfin, la mort d'un proche permet évidemment de mesurer la vanité d'un projet de vie qui s'est trouvé mis à l'épreuve par la vie elle-même et ses inévitables aléas. Ces trois remarques font apparaître toute l'importance de la célébration des temps forts de l'existence par les rites de l’Église : baptêmes, mariages, obsèques sont des moments irremplaçables au cours desquels doit être dite une parole sur le sens de la vie et l'ouverture à Dieu. Ils sont par là même des lieux essentiels de l'évangélisation. Et ce, d'autant plus qu'ils permettent également au plus grand nombre de découvrir la foi pour ce qu'elle est : une expérience de Dieu, une rencontre avec le Dieu de Jésus-Christ, qui transforme la vie de ceux qui en sont l'objet.
(A suivre)
mercredi 5 septembre 2012
Un curé devant la nouvelle évangélisation (1)
Je reçois souvent d'anciens paroissiens partis fonder au loin une famille ; il reviennent pour un baptême, pour les obsèques d'un parent. Ces visiteurs évoquent toujours avec sympathie la vie qu'ils ont connue autrefois dans les vieux murs du presbytère. Les souvenirs tournent autour de la figure d'un prêtre, d'une religieuse, qui les ont marqués ; il y avait alors toute une activité qui leur paraît avoir disparu : les messes, le catéchisme, les enfants de chœur, les scouts, les Cœurs vaillants - Âmes vaillantes... Des centaines et des centaines d'enfants et de jeunes. Le curé était une figure respectée, parfois crainte, parfois aimée ; les jeunes vicaires s'attiraient souvent la sympathie générale, par la modestie de leur vie et la générosité avec laquelle ils se donnaient à leur ministère. Quant aux sœurs, leurs activités professionnelles (en général médicales) leur permettait de connaître toutes les familles du quartier.
Mais lors des célébrations, ces même paroissiens, pourtant lestés de nombreuses années de catéchisme et de merveilleux souvenirs du patronage, ne savent même plus faire un signe de croix, et restent dans un silence de plomb au moment où j'attendrais de leur part ne serait-ce qu'un "amen" de politesse. Toutes ces années du catholicisme de masse, où les églises étaient pleines à craquer, où il n'était pas question de se marier autrement qu'à l'église et de ne pas faire baptiser les enfants, où même les communistes envoyaient leurs enfants à la messe, ces années ont finalement fabriqué des générations d'incroyants. Voilà qui doit relativiser les propos nostalgiques sur l’Église d'autrefois. Et voilà qui fait des prêtres, particulièrement des prêtres en paroisse, des témoins directs de la déchristianisation, et les premiers concernés par la perspective d'une "nouvelle évangélisation".
Le plus étrange est que cette disparition des repères traditionnels ne s'accompagne pas purement et simplement d'une extinction du catholicisme. Car ces mêmes personnes sont dans une attitude exigeante vis-à-vis de l’Église - et donc des prêtres. Elles ne font pas que demander des rites, elles ont des idées bien arrêtées au sujet des célébrations et de la vie de la paroisse. Elles font des demandes précises : tel morceau de musique, telle prise de parole, tel lieu (l'église n'étant pas toujours l'endroit qui paraît le plus approprié), voire telle tenue vestimentaire (il m'est arrivé de voir arriver une noce tout entière en déguisement médiéval, car le thème du mariage était le Moyen-Age). Toute célébration est aujourd'hui le lieu d'une négociation serrée avec ceux qui préparent. Lorsque les demandes ne sont pas prises en considération, ou lorsque les familles s'estiment mal reçues, elles le font savoir avec véhémence.
Beaucoup de prêtres, et pas seulement les plus âgés, sont déconcertés par cette attitude. La tentation peut être alors de se réfugier dans une posture autoritaire : ce sera comme ça, et pas autrement. Elle peut aussi résider dans un repli autour des quelques-uns qui entrent encore dans l'ancienne manière de voir : les enfants, les personnes âgées, ainsi que ceux parmi les plus jeunes (et ils ne sont pas rares) qui vivent une authentique vie de foi. Mais la plupart du temps, on entrera dans un pragmatisme résigné, appuyé par un solide sens de l'humour. Il m'arrive souvent de me dire : "Je renonce à comprendre", et de prier pour que la grâce de Dieu fasse ton travail dans les cœurs. Tout en poursuivant, bien sûr, ma mission sacerdotale auprès des nombreux paroissiens qui veulent persévérer dans une vie de disciples du Christ.
Faut-il incriminer les pratiques d'antan qui ont détourné les jeunes de la foi ? Ou, au contraire, dénoncer le traumatisme d'une réforme conciliaire imposée trop rapidement et qui aurait désorienté tout le monde ? Peu importe au fond. Il est plus instructif de mener avec les personnes concernées des entretiens approfondis. Ce qui apparaît alors, c'est plus qu'une déception née de pastorales inadaptées : c'est un désaccord profond avec une discipline, des discours, des attitudes, des prises de position ecclésiales que l'on acceptait autrefois et qui ne sont plus ressentis aujourd'hui comme pertinents. La foi étant une histoire personnelle, à chacun de tracer sa propre trajectoire : "Ma mère m'a baptisé à sa manière", m'a dit un jour un jeune. "Je ne l'enverrai pas au catéchisme, mais je lui parlerai de Dieu - des religions, de l’Église, de la morale..." "Il va à la messe quand il est chez sa grand-mère." Chacun ayant pour tâche de construire sa vie à sa manière, de rechercher le bonheur en fonction de ce qu'il pense être bon pour lui, la vie chrétienne n'échappe pas à cette logique ; et la pratique cultuelle est le premier des lieux où cette manière de voir va se vérifier.
Comment poursuivre, dans un tel contexte, le travail de l'évangélisation ? C'est là, me semble-t-il, que l'expression "Nouvelle évangélisation" prend son sens. Elle doit se comprendre de deux manières : ré-évangélisation de personnes qui ont déjà été catéchisées ; mais, plus encore, prise en compte des transformations profondes induites dans les mentalités par la modernité. Cette mission ne relève pas seulement, et peut-être même pas d'abord, d'institutions nouvelles pratiquant des méthodes originales ; il me semble qu'elle incombe en premier lieu aux prêtres des paroisses, qui sont confrontés quotidiennement au "tout-venant" de la population de notre pays (si l'on excepte, bien sûr, les familles musulmanes, qui forment un cas particulier). Les billets qui vont suivre essayeront de dire comment un curé se situe devant cette exigence nouvelle.
Mais lors des célébrations, ces même paroissiens, pourtant lestés de nombreuses années de catéchisme et de merveilleux souvenirs du patronage, ne savent même plus faire un signe de croix, et restent dans un silence de plomb au moment où j'attendrais de leur part ne serait-ce qu'un "amen" de politesse. Toutes ces années du catholicisme de masse, où les églises étaient pleines à craquer, où il n'était pas question de se marier autrement qu'à l'église et de ne pas faire baptiser les enfants, où même les communistes envoyaient leurs enfants à la messe, ces années ont finalement fabriqué des générations d'incroyants. Voilà qui doit relativiser les propos nostalgiques sur l’Église d'autrefois. Et voilà qui fait des prêtres, particulièrement des prêtres en paroisse, des témoins directs de la déchristianisation, et les premiers concernés par la perspective d'une "nouvelle évangélisation".
Le plus étrange est que cette disparition des repères traditionnels ne s'accompagne pas purement et simplement d'une extinction du catholicisme. Car ces mêmes personnes sont dans une attitude exigeante vis-à-vis de l’Église - et donc des prêtres. Elles ne font pas que demander des rites, elles ont des idées bien arrêtées au sujet des célébrations et de la vie de la paroisse. Elles font des demandes précises : tel morceau de musique, telle prise de parole, tel lieu (l'église n'étant pas toujours l'endroit qui paraît le plus approprié), voire telle tenue vestimentaire (il m'est arrivé de voir arriver une noce tout entière en déguisement médiéval, car le thème du mariage était le Moyen-Age). Toute célébration est aujourd'hui le lieu d'une négociation serrée avec ceux qui préparent. Lorsque les demandes ne sont pas prises en considération, ou lorsque les familles s'estiment mal reçues, elles le font savoir avec véhémence.
Beaucoup de prêtres, et pas seulement les plus âgés, sont déconcertés par cette attitude. La tentation peut être alors de se réfugier dans une posture autoritaire : ce sera comme ça, et pas autrement. Elle peut aussi résider dans un repli autour des quelques-uns qui entrent encore dans l'ancienne manière de voir : les enfants, les personnes âgées, ainsi que ceux parmi les plus jeunes (et ils ne sont pas rares) qui vivent une authentique vie de foi. Mais la plupart du temps, on entrera dans un pragmatisme résigné, appuyé par un solide sens de l'humour. Il m'arrive souvent de me dire : "Je renonce à comprendre", et de prier pour que la grâce de Dieu fasse ton travail dans les cœurs. Tout en poursuivant, bien sûr, ma mission sacerdotale auprès des nombreux paroissiens qui veulent persévérer dans une vie de disciples du Christ.
Faut-il incriminer les pratiques d'antan qui ont détourné les jeunes de la foi ? Ou, au contraire, dénoncer le traumatisme d'une réforme conciliaire imposée trop rapidement et qui aurait désorienté tout le monde ? Peu importe au fond. Il est plus instructif de mener avec les personnes concernées des entretiens approfondis. Ce qui apparaît alors, c'est plus qu'une déception née de pastorales inadaptées : c'est un désaccord profond avec une discipline, des discours, des attitudes, des prises de position ecclésiales que l'on acceptait autrefois et qui ne sont plus ressentis aujourd'hui comme pertinents. La foi étant une histoire personnelle, à chacun de tracer sa propre trajectoire : "Ma mère m'a baptisé à sa manière", m'a dit un jour un jeune. "Je ne l'enverrai pas au catéchisme, mais je lui parlerai de Dieu - des religions, de l’Église, de la morale..." "Il va à la messe quand il est chez sa grand-mère." Chacun ayant pour tâche de construire sa vie à sa manière, de rechercher le bonheur en fonction de ce qu'il pense être bon pour lui, la vie chrétienne n'échappe pas à cette logique ; et la pratique cultuelle est le premier des lieux où cette manière de voir va se vérifier.
Comment poursuivre, dans un tel contexte, le travail de l'évangélisation ? C'est là, me semble-t-il, que l'expression "Nouvelle évangélisation" prend son sens. Elle doit se comprendre de deux manières : ré-évangélisation de personnes qui ont déjà été catéchisées ; mais, plus encore, prise en compte des transformations profondes induites dans les mentalités par la modernité. Cette mission ne relève pas seulement, et peut-être même pas d'abord, d'institutions nouvelles pratiquant des méthodes originales ; il me semble qu'elle incombe en premier lieu aux prêtres des paroisses, qui sont confrontés quotidiennement au "tout-venant" de la population de notre pays (si l'on excepte, bien sûr, les familles musulmanes, qui forment un cas particulier). Les billets qui vont suivre essayeront de dire comment un curé se situe devant cette exigence nouvelle.
samedi 21 juillet 2012
Ce que je veux, comme je veux, mais pas à l'église.
Les fiancés qui sont venus ce matin au presbytère sont vraiment très, très occupés. Non seulement ils doivent préparer leur mariage, mais ils doivent aussi s'occuper de celui de leurs meilleurs amis, qui fêtent ça dans trois semaines. Et ils sont chargés d'en être les officiants principaux.
Explication : les amis en question ont décidé de faire une très belle fête pour célébrer leur union. Car, vous voyez, la mairie ça manque un peu de glamour. Et l'église c'est trop bof. Donc ce sera un mariage laïc.
Le rigolo dans tout ça, c'est que comme on ne sait pas trop comment faire, on va faire comme chez les cathos. Au début, on avait pensé à un mariage sur la plage ; mais les complications sont infinies (impossibilité de privatiser l'espace, sable dans les chaussures, robe de mariée foutue pour le repas de noces). La salle louée pour la réception : risque de confusion avec la grosse teuf qui va suivre. Coup de bol, dans les environs, se trouve une abbaye en ruines : quoi de plus romantique comme décor qu'une église à ciel ouvert ? C'est donc là que tout va se passer. Et puisque les meilleurs potes se marient, eux, à l'église, et qu'ils ont eu droit à une préparation béton, c'est à eux qu'on va demander d'être les maîtres de cérémonie.
PS : si vous ne savez pas comment faire, allez faire un tour là-dessus : tout est dit pour faire de votre mariage une réussite, sans être emmerdé par les curés.
Et au cas où vous vous dites "Tiens, ça peut rapporter des sous", sachez que d'autres y ont pensé avant vous...
mardi 10 juillet 2012
Lendemains de fête.
Dijon, cathédrale Saint-Bénigne, dimanche 24 juin : dans une église archi-comble, on ordonne un prêtre et trois diacres en vue du ministère sacerdotal. C'est la fête. L'occasion aussi de montrer un visage de l’Église qu’ignorent souvent - ou affectent d'ignorer - ceux qui s'en tiennent à distance : plein de monde debout faute de place, une assemblée jeune, diverse, priante, enthousiaste, qui reflète ce qu'il faut bien appeler la bonne santé de l’Église de France. Car notre Église est bien vivante. Elle ne tient certes plus la place qu'elle occupait dans notre pays au siècle passé, mais elle n'a pas à rougir ; dans un monde où la vie associative, politique, syndicale, connaît de grandes difficultés, dans une société où l'ensemble des institutions connaît une sévère crise, dans un système de laïcité outrancière qui les contraint à la discrétion, voire au silence, les catholiques sont l'un des éléments les plus dynamiques du vivre-ensemble français.
Voilà pour la fête, et ce qu'elle montre. La fête est passée ; faisons les comptes. Le diocèse de Dijon compte 129 prêtres diocésains ; 83 sont en activité, ce qui en fait, rapporté au nombre d'habitants, un diocèse ordinaire. La moyenne d'âge est de 68 ans - il faut se rappeler qu'un prêtre prend sa retraite à 75 ans, et qu'il reste actif longtemps après. Un rapide coup d’œil sur la pyramide des âges du diocèse montre ce qui nous attend : un seul prêtre de moins de 35 ans, 5 entre 35 et 40, 6 entre 40 et 45... Enfin, sur les 55 prêtres de moins de 65 ans, 17, soit plus d'un quart, ne sont pas du diocèse (11 viennent de l'étranger, et ont moins de 55 ans).
Comment ça se passe ailleurs ? Cette année, il y a eu en France 96 ordinations de prêtres diocésains. En moyenne, à peu-près un par diocèse. Mais tout le monde n'est pas logé à la même enseigne : le diocèse de Paris, déjà pléthorique, compte dix nouveaux prêtres ; Toulon en a ordonné 8, Metz et Lyon 4, de "gros" diocèses comme Bordeaux, Rennes, Nantes, sont au contraire à la diète, certains diocèses n'ont pas connu d'ordination depuis des années (voir à ce sujet La Croix du 18 juin dernier, qui publie une intéressante carte).
Tout aussi intéressante est la carte publiée par la Documentation catholique du 17 juin, qui s'intéresse au nombre de prêtres en activité dans les diocèses. Ils sont 17 dans le diocèse de Digne, 27 dans la Nièvre, 29 à Gap. Le Jura, autrefois grand pourvoyeur de vocations, compte 39 prêtres en activité... pour un total de 105 prêtres, ce qui signifie que les deux tiers des prêtres ont plus de 75 ans. On imagine aisément ce que cela représente pour ceux qui sont "encore jeunes", et qui se retrouvent dans des assemblées de confrères très âgés.
Quant à l'avenir, il n'est pas des plus roses et ne laisse entrevoir à moyen terme (il faut dix ans pour "faire" un prêtre, si l'on ajoute aux années de formations celles qui sont indispensables pour laisser mûrir une vocation) aucune amélioration. Soyons lucides : l’Église de France se prépare à vivre longtemps avec beaucoup, beaucoup moins de prêtres qu'elle n'en avait l'habitude. Cette situation pose un problème extrêmement difficile, car on ne peut envisager d’Église sans prêtre, à moins d'abandonner quelque chose qui tient à l'identité même du catholicisme. Le problème de l’Église de France aujourd'hui, c'est l'effondrement des vocations sacerdotales.
Quelles solutions envisager ? La plupart des diocèses ont diminué de manière drastique le nombre de paroisses ; il n'est plus possible d'aller plus loin dans ce sens. L'embauche de laïcs salariés montre aujourd’hui ses limites, financières et humaines. Des hypothèses comme l'abandon de la discipline du célibat, sur le modèle de ce qui se vit en Orient (au sein, rappelons-le, d’Églises en pleine communion avec Rome), l'ordination de femmes (qui se pratique chez les Anglicans), voire la possibilité d'autoriser des laïcs à célébrer les sacrements jusqu'à maintenant réservés aux prêtres, ne sont clairement pas à l'ordre du jour. On ne voit donc pas d'autre issue que l'appel à des prêtres de l'extérieur, soit membres d'instituts religieux, soit envoyés par des pays étrangers et plus riches en prêtres.Quelques communautés ordonnent de nombreux prêtres en vue d'un ministère pastoral au sein des diocèses : la communauté Saint-Jean, la communauté Saint-Martin, l'Emmanuel... D'autres, un temps données en exemple, traversent aujourd'hui des crises profondes, qui incitent à la prudence. De nombreux diocèses accueillent aujourd'hui des prêtres étrangers, essentiellement en provenance d'Afrique francophone, venus chez nous soit pour y faire des études, soit dans le cadre d'accords entre les évêques. La France compte aujourd'hui plus de 1 500 prêtres étrangers, le double d'il y a dix ans.
Le changement est donc en train de se produire, sans qu'on l'ait vraiment réfléchi ni organisé, chaque évêque faisant appel à des prêtres extérieurs selon son propre réseau de relations ou l'attractivité de son diocèse (fonction, par exemple, de la possibilité d'y suivre des études universitaires). Le clergé français est en train de se renouveler en profondeur, ce qui provoque, ici et là, des remous (ainsi, il y a trois ans, à Avignon, les doyens ont démissionné en bloc pour protester contre les changements) : on passe de prêtres tous formés dans le même moule d'un unique séminaire diocésain à un presbytérium formé d'hommes aux origines et parcours extrêmement diversifiés.
Voilà pour la fête, et ce qu'elle montre. La fête est passée ; faisons les comptes. Le diocèse de Dijon compte 129 prêtres diocésains ; 83 sont en activité, ce qui en fait, rapporté au nombre d'habitants, un diocèse ordinaire. La moyenne d'âge est de 68 ans - il faut se rappeler qu'un prêtre prend sa retraite à 75 ans, et qu'il reste actif longtemps après. Un rapide coup d’œil sur la pyramide des âges du diocèse montre ce qui nous attend : un seul prêtre de moins de 35 ans, 5 entre 35 et 40, 6 entre 40 et 45... Enfin, sur les 55 prêtres de moins de 65 ans, 17, soit plus d'un quart, ne sont pas du diocèse (11 viennent de l'étranger, et ont moins de 55 ans).
Comment ça se passe ailleurs ? Cette année, il y a eu en France 96 ordinations de prêtres diocésains. En moyenne, à peu-près un par diocèse. Mais tout le monde n'est pas logé à la même enseigne : le diocèse de Paris, déjà pléthorique, compte dix nouveaux prêtres ; Toulon en a ordonné 8, Metz et Lyon 4, de "gros" diocèses comme Bordeaux, Rennes, Nantes, sont au contraire à la diète, certains diocèses n'ont pas connu d'ordination depuis des années (voir à ce sujet La Croix du 18 juin dernier, qui publie une intéressante carte).
Tout aussi intéressante est la carte publiée par la Documentation catholique du 17 juin, qui s'intéresse au nombre de prêtres en activité dans les diocèses. Ils sont 17 dans le diocèse de Digne, 27 dans la Nièvre, 29 à Gap. Le Jura, autrefois grand pourvoyeur de vocations, compte 39 prêtres en activité... pour un total de 105 prêtres, ce qui signifie que les deux tiers des prêtres ont plus de 75 ans. On imagine aisément ce que cela représente pour ceux qui sont "encore jeunes", et qui se retrouvent dans des assemblées de confrères très âgés.
Quant à l'avenir, il n'est pas des plus roses et ne laisse entrevoir à moyen terme (il faut dix ans pour "faire" un prêtre, si l'on ajoute aux années de formations celles qui sont indispensables pour laisser mûrir une vocation) aucune amélioration. Soyons lucides : l’Église de France se prépare à vivre longtemps avec beaucoup, beaucoup moins de prêtres qu'elle n'en avait l'habitude. Cette situation pose un problème extrêmement difficile, car on ne peut envisager d’Église sans prêtre, à moins d'abandonner quelque chose qui tient à l'identité même du catholicisme. Le problème de l’Église de France aujourd'hui, c'est l'effondrement des vocations sacerdotales.
Quelles solutions envisager ? La plupart des diocèses ont diminué de manière drastique le nombre de paroisses ; il n'est plus possible d'aller plus loin dans ce sens. L'embauche de laïcs salariés montre aujourd’hui ses limites, financières et humaines. Des hypothèses comme l'abandon de la discipline du célibat, sur le modèle de ce qui se vit en Orient (au sein, rappelons-le, d’Églises en pleine communion avec Rome), l'ordination de femmes (qui se pratique chez les Anglicans), voire la possibilité d'autoriser des laïcs à célébrer les sacrements jusqu'à maintenant réservés aux prêtres, ne sont clairement pas à l'ordre du jour. On ne voit donc pas d'autre issue que l'appel à des prêtres de l'extérieur, soit membres d'instituts religieux, soit envoyés par des pays étrangers et plus riches en prêtres.Quelques communautés ordonnent de nombreux prêtres en vue d'un ministère pastoral au sein des diocèses : la communauté Saint-Jean, la communauté Saint-Martin, l'Emmanuel... D'autres, un temps données en exemple, traversent aujourd'hui des crises profondes, qui incitent à la prudence. De nombreux diocèses accueillent aujourd'hui des prêtres étrangers, essentiellement en provenance d'Afrique francophone, venus chez nous soit pour y faire des études, soit dans le cadre d'accords entre les évêques. La France compte aujourd'hui plus de 1 500 prêtres étrangers, le double d'il y a dix ans.
Le changement est donc en train de se produire, sans qu'on l'ait vraiment réfléchi ni organisé, chaque évêque faisant appel à des prêtres extérieurs selon son propre réseau de relations ou l'attractivité de son diocèse (fonction, par exemple, de la possibilité d'y suivre des études universitaires). Le clergé français est en train de se renouveler en profondeur, ce qui provoque, ici et là, des remous (ainsi, il y a trois ans, à Avignon, les doyens ont démissionné en bloc pour protester contre les changements) : on passe de prêtres tous formés dans le même moule d'un unique séminaire diocésain à un presbytérium formé d'hommes aux origines et parcours extrêmement diversifiés.
mercredi 27 juin 2012
L'Afrique, magnifique, du musée du quai Branly
L'avion de Kinshasa mardi soir avait des heures de retard. Quelle meilleure occasion pour visiter les collections africaines du musée du quai Branly, en attendant le débarquement de l'ami et ancien étudiant qui vient me rendre visite ?
Surprise : ce musée, c'est d'abord un jardin odorant (signé Gilles Clément), qui entoure et qui révèle un incroyable travail d'architecte (Jean Nouvel) : impeccables volumes extérieurs, labyrinthique territoire intérieur dans lequel on pourrait rester des heures à errer, rivière terreuse où sont gravés d'étranges signes, sur lesquels la main se porte autant que les yeux. Impression d'un inépuisable foisonnement créatif. D'emblée, le ton est donné : un musée, c'est comme un jardin, ça foisonne, ça vit.
La splendeur des objets exposés crève les yeux - telle cette étonnante statuette funéraire d'homme, produite par les Kongo, l'une de ces cultures séculaires dont nous affectons de tout ignorer. Nous avons pris le meilleur, comme toujours, profitant du rapport entretenu par les Africains avec les produits de leur culture. Que diront-ils, lorsqu'ils se rendront compte de l'étendue du pillage auquel nous nous sommes livrés ? Certaines œuvres portent la mention "Collecté par Savorgnan de Brazza." Comment doit-on entendre au juste le terme "collecté" ?
L'émerveillement s'accompagne donc d'un léger malaise. Malaise également à la lecture des explications données. Passionnantes, évidemment. Mais impuissantes à dissiper un malentendu essentiel : ce que nous contemplons comme des œuvres d'art ont été des réalités vivantes, puissantes, chargées de sens, et nous n'avons pas la clé qui nous permettrait de les faire revivre. Pas de religion, mais de la magie. Des fétiches et des féticheurs. De magnifiques rouleaux de prière (bien identifiés, en anglais, comme prayer scrolls), sont désignés comme des "rouleaux de protection"... La prière n'est donc pas un mot français ? La question n'est pas là. Elle est que nous sommes incapables de saisir la force de ce que nous voyons. Les vitrines du musée abritent des œuvres mortes. Les explications données, dans leur souci d'objectivité, ne peuvent restituer l'âme. C'est normal, on n'en veut à personne. Il reste qu'on n'est pas loin du déni : ces objets ne doivent être que des objets d'art. Un point, c'est tout. Il m'est même arrivé de penser que la distance n'était pas grande entre ce regard-là (le nôtre), et celui des colonisateurs et des missionnaires : le regard d'une culture qui se pense comme supérieure sur une culture dont elle ne veut pas accepter les codes. Mais c'est faire un procès d'intention.
Et après tout, n'est-ce pas ainsi que l'on visite aujourd'hui les églises ? Ce passage au musée m'a rendu davantage frère des Africains : ma culture, à moi aussi, est ignorée.
Bon, il ne faudrait pas que ça décourage d'aller faire un tour, et plus qu'un tour, au musée. Ma prochaine visite, quant à moi, sera pour le musée Dapper : encore davantage d'art africain, puisqu'ici, de toute façon, c'est de l'art, et que c'est beau, définitivement.
L'original de la photo se trouve sur le site du musée.
mercredi 20 juin 2012
Nouvelles familles (5)
"Je voudrais que vous priiez pour ma fille."
Qu'a-t-elle donc, cette enfant ? Elle a 18 ans, et vient de déclarer à ses parents qu'elle aime une autre fille et veut vivre avec elle.
Bon. Respect de tout le monde, d'abord. Et puis, c'est une belle preuve d'amour qu'elle vous a donnée à vous, ses parents, en vous disant son projet.
- Mais 18 ans, c'est un peu jeune, non ?
Oui, c'est jeune. Très jeune (trop ?) pour dire : voici quelle est mon orientation sexuelle. J'aime une autre fille. Donc : je suis lesbienne. Ah bon ? aurais-je eu envie de lui dire. Tu es sûre ? Sûre aussi que tu veux te laisser enfermer dans ce que tu crois aujourd'hui, avec ton cœur de dix-huit ans ? Car c'est bien ce qui se passe : tu sautes le pas. Désormais, tout le monde saura, et tu sentiras le poids du regard des autres ; non pas un regard de jugement (même si cela arrivera), mais un enfermement, aussi subtil que pesant, dans une catégorie, sociale davantage que sexuelle. Je souhaite que ta mère ne dise pas (pas trop vite en tout cas) : "Ma fille est lesbienne", mais que tu trouves chez elle suffisamment d'intelligence et d'amour pour te laisser vivre ce que tu as vraiment envie de vivre là, maintenant, sans t'empêcher de vivre autre chose plus tard.
Dans les dialogues que je peux avoir avec de jeunes (et moins jeunes) gays, ce que j'entends d'abord, et à condition d'aller vraiment au fond, c'est la recherche d'une relation forte, confiante, exclusive et peut-être excessive parfois - devrais-je dire "passionnée" pour être plus vrai ? Le sexe est toujours en retrait. Il apparaît en réalité aujourd'hui parce que les barrières qui l'empêchaient auparavant ont été retirées. Parfois, il vient tout gâcher. Souvent, il change brutalement la nature de la relation envisagée au départ. Il m'est plus d'une fois venu à l'esprit que ce changement fermait la porte à un sentiment autre, plus profond peut-être (c'est en tout cas l'opinion des penseurs d'autrefois) : l'amitié, grande absente de notre pensée sociale aujourd'hui, mais considérée en d'autres temps comme la forme la plus élevée de l'amour.
Je ne veux pas dire que l'homosexualité n'existe pas, ce serait absurde. Je pense simplement que le risque existe, quand on est jeune, de se méprendre sur ses sentiments ; voir sans autre précaution dans l'homosexualité un mode comme un autre d'exercice de la sexualité n'aide pas à s'y retrouver, quand on est jeune et en train de construire son identité. A plus forte raison, parler de "mariage" entre personnes du même sexe : puisque c'est le même mot, cela signifie que c'est la même chose. Bien sûr que ce n'est pas la même chose. Dire cela n'est irrespectueux pour personne, et permet de préserver un repère essentiel à la construction de soi. Il n'y a là rien d'homophobe, mais l'affirmation que la sexualité, comme tout ce qui concerne l'identité, se construit lentement ; que cette construction se fait avec lenteur, qu'elle comporte des hésitations, des retours en arrière, des choix que l'on est ensuite amené à regretter. Un tel travail ne peut se faire qu'avec un minimum de repères, et les décisions qui pourraient être prises sur ce sujet par la nouvelle majorité vont exactement dans le sens contraire.
Qu'a-t-elle donc, cette enfant ? Elle a 18 ans, et vient de déclarer à ses parents qu'elle aime une autre fille et veut vivre avec elle.
Bon. Respect de tout le monde, d'abord. Et puis, c'est une belle preuve d'amour qu'elle vous a donnée à vous, ses parents, en vous disant son projet.
- Mais 18 ans, c'est un peu jeune, non ?
Oui, c'est jeune. Très jeune (trop ?) pour dire : voici quelle est mon orientation sexuelle. J'aime une autre fille. Donc : je suis lesbienne. Ah bon ? aurais-je eu envie de lui dire. Tu es sûre ? Sûre aussi que tu veux te laisser enfermer dans ce que tu crois aujourd'hui, avec ton cœur de dix-huit ans ? Car c'est bien ce qui se passe : tu sautes le pas. Désormais, tout le monde saura, et tu sentiras le poids du regard des autres ; non pas un regard de jugement (même si cela arrivera), mais un enfermement, aussi subtil que pesant, dans une catégorie, sociale davantage que sexuelle. Je souhaite que ta mère ne dise pas (pas trop vite en tout cas) : "Ma fille est lesbienne", mais que tu trouves chez elle suffisamment d'intelligence et d'amour pour te laisser vivre ce que tu as vraiment envie de vivre là, maintenant, sans t'empêcher de vivre autre chose plus tard.
Dans les dialogues que je peux avoir avec de jeunes (et moins jeunes) gays, ce que j'entends d'abord, et à condition d'aller vraiment au fond, c'est la recherche d'une relation forte, confiante, exclusive et peut-être excessive parfois - devrais-je dire "passionnée" pour être plus vrai ? Le sexe est toujours en retrait. Il apparaît en réalité aujourd'hui parce que les barrières qui l'empêchaient auparavant ont été retirées. Parfois, il vient tout gâcher. Souvent, il change brutalement la nature de la relation envisagée au départ. Il m'est plus d'une fois venu à l'esprit que ce changement fermait la porte à un sentiment autre, plus profond peut-être (c'est en tout cas l'opinion des penseurs d'autrefois) : l'amitié, grande absente de notre pensée sociale aujourd'hui, mais considérée en d'autres temps comme la forme la plus élevée de l'amour.
Je ne veux pas dire que l'homosexualité n'existe pas, ce serait absurde. Je pense simplement que le risque existe, quand on est jeune, de se méprendre sur ses sentiments ; voir sans autre précaution dans l'homosexualité un mode comme un autre d'exercice de la sexualité n'aide pas à s'y retrouver, quand on est jeune et en train de construire son identité. A plus forte raison, parler de "mariage" entre personnes du même sexe : puisque c'est le même mot, cela signifie que c'est la même chose. Bien sûr que ce n'est pas la même chose. Dire cela n'est irrespectueux pour personne, et permet de préserver un repère essentiel à la construction de soi. Il n'y a là rien d'homophobe, mais l'affirmation que la sexualité, comme tout ce qui concerne l'identité, se construit lentement ; que cette construction se fait avec lenteur, qu'elle comporte des hésitations, des retours en arrière, des choix que l'on est ensuite amené à regretter. Un tel travail ne peut se faire qu'avec un minimum de repères, et les décisions qui pourraient être prises sur ce sujet par la nouvelle majorité vont exactement dans le sens contraire.
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